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Points clés
- Les linguistes n’ont pas encore réussi à définir les mots de manière satisfaisante.
- Cette ambiguïté a conduit à la conclusion erronée que les animaux peuvent apprendre des mots.
- Une définition satisfaisante établit une distinction entre les énoncés qui manipulent le comportement et ceux qui transmettent des connaissances.
S’il est généralement admis que le langage différencie l’homme des autres animaux, on s’accorde moins sur les raisons de cette différence. De nombreux chercheurs, notamment Noam Chomsky, ont affirmé que c’est la grammaire qui rend l’homme unique : la capacité de créer un nombre illimité de significations en combinant un nombre fini de mots. Je suis d’accord, mais j’ajouterais que, puisque la grammaire ne pourrait pas exister sans les mots, les mots sont aussi uniquement humains.

Curieusement, il y a moins d’accord sur le statut des mots. Dans un article largement cité, Chomsky et ses collègues ont défini deux « facultés du langage » : une faculté large qui comprend, entre autres, les mots et les concepts, et une faculté étroite qui ne comprend que la grammaire (Hauser et al., 2002). Dans ce cadre, ils ont conclu que la faculté étroite est uniquement humaine.
Les animaux peuvent-ils apprendre des mots ?
Pour prouver que les animaux utilisent des mots, ils citent des recherches sur les capacités de communication des chimpanzés, des singes, des dauphins et des oiseaux. D’autres articles affirment que les singes utilisent des mots lorsqu’ils avertissent d’autres singes de la présence de différents types de prédateurs et que les perroquets peuvent imiter des mots humains. Il est remarquable qu’aucune de ces études ne définisse les mots.
En ce qui concerne les chimpanzés, Chomsky, entre autres, a cité la capacité des chimpanzés à produire des mots. Les mots en question n’ont pas été prononcés en raison des limites de l’appareil articulatoire des singes. Les singes ne peuvent pas produire les sons qui composent les langues vocales. Au lieu de cela, ils ont été entraînés à utiliser des gestes similaires aux signes de l’American Sign Language, une langue utilisée par des centaines de milliers de personnes sourdes. Les chimpanzés ont également été entraînés à toucher des « lexigrammes », des symboles composés de différentes couleurs et de motifs géométriques, chacun ayant sa propre signification.
Ailleurs, j’ai soutenu que la seule fonction de l’utilisation des symboles par un singe est d’obtenir des récompenses particulières. Dans chaque cas, la performance du singe n’était rien d’autre que des actes moteurs bien entraînés, utilisés de manière ritualisée (Terrace, 1985). J’ai également noté d’autres différences entre les énoncés des singes et ceux des bébés humains. Les énoncés des bébés humains sont spontanés et bidirectionnels, ce qui n’est pas le cas des énoncés des grands singes. Les énoncés des grands singes ne sont ni l’un ni l’autre. Le plus important est l’incapacité du singe à nommer les objets (Terrace, 2019).
Ces différences sont illustrées par l’exemple de l’apprentissage du mot « chien » à un nourrisson ou à un singe. Supposons que le nourrisson regarde un chien et prononce « chien ». Son parent pourrait lui répondre : « Joli chien », « Gros chien » ou « Non, c’est un chat ».
On montre un chien ou une image de chien à un singe. Pour obtenir de la nourriture ou de la boisson, le singe signe « chien » ou touche le lexigramme du chien. Pour le singe, la vue d’un chien est simplement un indice qui lui permet de réagir pour obtenir une récompense physique. En revanche, le bébé humain nomme le chien, ce à quoi son parent répond socialement, souvent verbalement, mais pas typiquement par une récompense physique.
Dans cet exemple, le singe n’a pas transmis d’informations à l’auditeur. En effet, il n’y avait pas d’auditeur. Appuyer sur le bouton d’un distributeur automatique serait tout aussi efficace. De telles réponses sont appelées impératifs, des énoncés unidirectionnels motivés par des récompenses physiques.
Les impératifs ne sont pas l’apanage des grands singes. Les bébés humains prononcent également des impératifs, par exemple « debout », « lait », etc. Mais si les impératifs étaient le seul type d’énoncé qu’un nourrisson puisse prononcer, on ne pourrait pas considérer qu’il a appris le langage. En effet, les impératifs ne représentent qu’une infime partie du vocabulaire humain. La grande majorité de leurs énoncés sont ce que les linguistes appellent des déclaratifs, qui sont tous conversationnels. Un locuteur commente une caractéristique de l’environnement et l’auditeur répond. L’auditeur est soit d’accord avec le locuteur, soit il développe son propos, soit il le remet en question.
Que penser de l’observation selon laquelle un chimpanzé apprendra à signer « banane » pour en demander une ? Ou d’un chimpanzé qui touche un lexigramme particulier dans l’attente d’une récompense ? Ces signes ou lexigrammes sont-ils des mots ?
Pour répondre à cette question, nous devons définir les mots. Les définitions des dictionnaires ne sont que modérément utiles pour évaluer les énoncés d’un chimpanzé. En effet, les dictionnaires décrivent l’utilisation des mots par l’homme. Par exemple, un dictionnaire définit un mot comme « un élément distinct et significatif du discours ». Le sens est défini comme « le corrélat culturel non linguistique, la référence… d’une forme linguistique ».
Jusqu’à un certain point, cette définition est utile en citant une référence non linguistique, telle qu’une personne, un objet ou un événement. Mais elle ne précise pas le sens de l’énoncé en question. Il peut s’agir d’un énoncé déclaratif, faisant partie d’une conversation dans laquelle il y a un échange d’informations entre un locuteur et un auditeur, ou d’un énoncé unidirectionnel comme, par exemple, une demande de récompense.
La définition d’un mot
Pour ces raisons, je définis un mot comme un symbole arbitraire utilisé dans le cadre d’une conversation, c’est-à-dire de manière déclarative. Cette définition exclut les cris, les gémissements et autres vocalisations non apprises des enfants en bas âge. Elle exclut également les impératifs et est cohérente avec le pointage déclaratif, antécédent universel des mots.
Le pointage déclaratif, qui est souvent interprété comme une réponse non verbale, a été observé dans toutes les cultures. Le pointage se produit un mois ou deux avant que le nourrisson ne commence à se référer verbalement aux objets. Aucun primate non humain n’a jamais été observé en train de pointer du doigt dans son environnement naturel. Bien que l’on ait rapporté que des singes élevés par des humains pointaient du doigt, il s’agit d’un geste impératif, entièrement au service de l’obtention d’une récompense physique.
Peu après avoir commencé à pointer des objets, le nourrisson commence à les nommer. Par exemple, lorsqu’il montre un chien, la personne qui s’occupe de lui répond « chien » et l’enfant imite vocalement cette expression. L’avantage de l’énoncé « chien » par rapport au pointage est qu’il s’agit d’une forme de référence plus précise. Si, par exemple, le chien se trouvait à côté d’un arbre et que le nourrisson pointait du doigt dans cette direction, nous ne saurions pas s’il a pointé du doigt le chien ou l’arbre.
Comme le nombre de récompenses que l’on peut demander est faible, il existe une limite supérieure au nombre d’impératifs. En revanche, dans les milliers de langues humaines existantes, le nombre de mots déclaratifs est illimité. Il est toujours possible de concevoir un nouveau mot pour nommer un objet, une action ou un attribut particulier. C’est cette caractéristique qui a permis à nos ancêtres de se référer à des objets qui n’étaient pas immédiatement présents, à des événements passés et futurs, et à des objets imaginaires. En bref, le passage de la communication animale aux mots déclaratifs a marqué le début de la culture verbale.
Le langage est considéré comme l’une des neuf transitions majeures de l’évolution (Maynard Smith & Szathmáry, 1995). Sans contester cette affirmation, je dirais que le langage, tel que nous le connaissons, a nécessité deux transitions majeures. Pourquoi deux ? Parce que le langage est trop complexe pour avoir été sélectionné en une seule étape à partir de la communication animale. Il est déjà difficile d’expliquer le passage de la communication animale aux mots sans la complexité de la grammaire.
La première transition a consisté à passer de signaux émotionnels fixes et unidirectionnels à des mots bidirectionnels. La seconde a été l’ajout de règles grammaticales pour l’agencement des mots. C’est cette transition, la capacité de créer un nombre indéfiniment élevé de significations à partir d’un ensemble fini de mots, qui, selon Chomsky, constitue l’essence du langage. Il doit être clair, cependant, que la deuxième transition n’aurait pas pu se produire sans les mots.
Définir un mot comme un symbole arbitraire utilisé dans le cadre d’une conversation clarifie la première transition. Cette transition a nécessité une forme de communication qualitativement nouvelle, qui a complété le petit répertoire de signaux émotionnels que les animaux utilisaient depuis des millions d’années. Au lieu de pouvoir seulement manipuler le comportement de l’autre, les ancêtres récents ont commencé à l’informer d’événements mutuellement importants. Cela ne pouvait se faire qu’au moyen d’énoncés déclaratifs.
Références

