Sénégal : Histoire de la colonisation à l’élection de Bassirou Diomaye Faye

Le 24 mars 2024, le Sénégal a écrit une nouvelle page de son histoire politique avec l’élection de Bassirou Diomaye Faye, un événement aussi inattendu que symbolique. Libéré de prison seulement neuf jours avant le scrutin, cet homme de 44 ans est devenu le plus jeune président de l’histoire du pays, le premier polygame à accéder à la magistrature suprême, et surtout le premier opposant à remporter une élection dès le premier tour. Cette victoire extraordinaire couronne une année 2024 tumultueuse, marquée par la tentative de report des élections par le président sortant Macky Sall, des manifestations violentes à Dakar, et l’intervention salvatrice du Conseil constitutionnel. Pour comprendre la portée de cet événement, il faut remonter le fil d’une histoire riche et complexe, qui plonge ses racines dans la période précoloniale, traverse plus d’un siècle de domination française, et s’épanouit dans une indépendance jalonnée de figures présidentielles marquantes. De Léopold Sédar Senghor à Abdoulaye Wade, en passant par Abdou Diouf et Macky Sall, chaque leader a façonné l’identité de cette nation souvent présentée comme un modèle de stabilité démocratique en Afrique de l’Ouest. Cet article propose une rétrospective complète du parcours sénégalais, explorant notamment le rôle fondateur de l’islam confrérique, les mécanismes de la colonisation, les défis de la construction nationale, et les enjeux actuels qui se dessinent avec l’avènement de la présidence Faye.

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Les Fondations Précoloniales et l’Enracinement de l’Islam

L’histoire du Sénégal ne commence pas avec la colonisation. Bien avant l’arrivée des Européens, le territoire est le théâtre de mouvements de populations, d’échanges commerciaux transsahariens et de la formation d’empires et de royaumes structurés, tels que l’empire du Ghana, l’empire du Mali, et le royaume du Djolof. Cependant, l’un des phénomènes les plus déterminants pour la construction de l’identité sénégalaise moderne est l’islamisation profonde et singulière de sa société. Introduit entre le VIIIe et le IXe siècle par les commerçants arabo-berbères, l’islam s’est d’abord diffusé pacifiquement le long des routes commerciales et dans les centres urbains. Au XIe siècle, la dynastie des Almoravides, originaire du Sahara et fondatrice de Marrakech, a mené des campagnes de conversion plus militantes, visant notamment les sociétés pratiquant les religions traditionnelles. Cette période a également été marquée par d’importantes migrations de populations, comme les Sérères, les Soninkés, ainsi que des Wolofs, Peuls et Mandingues.

Le véritable ancrage de l’islam dans toutes les couches de la population sénégalaise s’est opéré au XIXe siècle, grâce à l’émergence de figures charismatiques et à la formation des confréries soufies. Face aux bouleversements causés par la traite négrière atlantique et la pénétration coloniale française, des leaders religieux ont offert un cadre spirituel, social et économique alternatif. Des personnalités comme El Hadji Malick Sy, fondateur de la confrérie Tidjaniya, et surtout Cheikh Ahmadou Bamba Mbacké, fondateur de la puissante confrérie des Mourides, ont séduit les masses par leur message de résistance pacifique, de travail et de dévotion. L’islam confrérique sénégalais a ainsi réussi le tour de force de s’imposer tout en s’accommodant et en intégrant certaines traditions culturelles africaines préexistantes. Aujourd’hui, avec plus de 94% de musulmans, le Sénégal est l’un des pays les plus islamisés d’Afrique, mais son islam, teinté de soufisme et organisé autour de confréries influentes, reste un modèle de modération et de coexistence pacifique, jouant un rôle central dans la stabilité sociale et politique du pays.

La Colonisation Française : Implantation, Exploitation et Résistances

La présence européenne au Sénégal remonte au XVe siècle avec les Portugais, mais c’est la France qui va progressivement imposer sa domination et faire du territoire la pierre angulaire de son empire colonial en Afrique de l’Ouest. L’implantation française s’est concrétisée par la création de comptoirs commerciaux, dont celui de Saint-Louis (fondé en 1659) qui deviendra la première capitale, suivi de Gorée, tristement célèbre pour son rôle dans la traite des esclaves, et de Dakar. Le Sénégal occupe une place particulière dans l’empire colonial français : c’est le seul territoire où la politique d’assimilation a été partiellement appliquée, notamment grâce aux « Quatre Communes » (Saint-Louis, Gorée, Dakar et Rufisque). Les habitants de ces villes, les « originaires », ont obtenu la citoyenneté française et le droit d’élire un député à l’Assemblée nationale française dès 1848, donnant naissance à une élite politique africaine francophone et lettrée.

Cependant, cette relative intégration masque une réalité d’exploitation économique brutale. La colonisation a reposé sur un système de cultures forcées, notamment d’arachide, destinée à alimenter l’industrie métropolitaine. Cette monoculture a profondément déstructuré l’économie et l’agriculture vivrière traditionnelles, rendant le pays dépendant des cours mondiaux. La construction du chemin de fer Dakar-Niger visait avant tout à drainer les ressources de l’hinterland. Cette domination n’a pas été acceptée passivement. Elle a suscité de nombreuses résistances, tant armées que politiques. La résistance armée la plus célèbre est celle menée par Lat Dior Ngoné Latyr Diop, damel (roi) du Cayor, qui lutta farouchement contre la construction du chemin de fer sur ses terres jusqu’à sa mort au combat en 1886. Parallèlement, une résistance politique et intellectuelle s’organisait, portée par les élites des Quatre Communes comme Blaise Diagne, premier député africain élu à l’Assemblée nationale française en 1914, qui défendait les droits des « originaires » tout en participant au système colonial. Cette période a posé les bases des structures politiques et économiques modernes du Sénégal, mais aussi de ses contradictions et de ses dépendances.

Le Chemin vers l’Indépendance et l’Ère Senghor (1960-1980)

L’après-Seconde Guerre mondiale voit l’émergence et la montée en puissance des mouvements indépendantistes à travers l’Afrique. Au Sénégal, le processus est largement conduit par une figure intellectuelle d’envergure : Léopold Sédar Senghor. Poète, philosophe et co-fondateur du concept de la Négritude, Senghor incarne une voie originale vers la souveraineté. Contrairement à certains leaders qui prônent la rupture violente, il défend l’idée d’une décolonisation négociée et le maintien de liens privilégiés avec la France au sein d’une communauté. Après une brève et tumultueuse fédération avec le Mali (la Fédération du Mali en 1959-1960), le Sénégal accède à l’indépendance le 4 avril 1960. Senghor en devient le premier président, fonction qu’il occupera pendant vingt ans.

L’ère Senghor est marquée par la construction de l’État-nation et la recherche d’un modèle de développement spécifique, le « socialisme africain » teinté de pragmatisme. Sur le plan politique, Senghor instaure un régime de parti unique, l’Union progressiste sénégalaise (UPS), justifié par la nécessité de l’unité nationale. Pourtant, il autorisera le multipartisme limité en 1974. Sa grande réalisation est d’avoir assuré une stabilité politique rare dans la région, en s’appuyant sur un subtil équilibre des forces : l’administration étatique, les marabouts des grandes confréries religieuses, et les élites économiques. Cultivant son image d’homme d’État et d’homme de lettres respecté sur la scène internationale, il a donné au Sénégal un prestige culturel considérable. Cependant, son règne est aussi critiqué pour son autoritarisme relatif, la persistance de la dépendance économique vis-à-vis de la France et de la culture arachidière, et les difficultés sociales. En 1980, dans un geste tout aussi rare, Senghor décide de se retirer volontairement du pouvoir, cédant sa place à son Premier ministre, Abdou Diouf. Ce passage pacifique du pouvoir a consolidé l’image du Sénégal comme une démocratie apaisée.

Les Présidences Diouf et Wade : Alternance et Crises

Abdou Diouf, président de 1981 à 2000, hérite d’un pays stable mais confronté à de graves difficultés économiques. Ingénieur de formation, il poursuit dans la lignée senghorienne tout en tentant des réformes de libéralisation économique sous l’impulsion des plans d’ajustement structurel du FMI et de la Banque mondiale. Il consolide le multipartisme intégral et fait face à une contestation croissante, notamment avec la crise en Casamance, où un mouvement séparatiste armé éclate en 1982, et qui deviendra un conflit latent de plusieurs décennies. La présidence de Diouf est également marquée par un renforcement du rôle du Sénégal sur la scène africaine et internationale. Cependant, les problèmes économiques, les allégations de corruption et la lassitude après quarante ans de pouvoir socialiste créent un terrain favorable au changement.

L’élection présidentielle de 2000 constitue un tournant historique : pour la première fois, le pouvoir change de mains par les urnes. Abdoulaye Wade, leader de l’opposition depuis des décennies et figure du Parti démocratique sénégalais (PDS), bat Abdou Diouf au second tour. Son slogan, « Sopi » (changement en wolof), cristallise les espoirs de renouveau. Le début de son mandat est porteur d’optimisme, avec d’ambitieuses réformes et d’importants projets d’infrastructures. Pourtant, son premier quinquennat (2000-2007) puis surtout son second (2007-2012) voient l’érosion de sa popularité. Wade est accusé de vouloir installer un régime dynastique en poussant son fils, Karim Wade, aux plus hautes responsabilités, et de chercher à briguer un troisième mandat controversé malgré la limitation à deux inscrite dans la constitution. La gestion de l’économie et les promesses non tenues alimentent le mécontentement. La tension culmine en 2011-2012 avec des manifestations massives et souvent réprimées violemment, portées par le mouvement « M23 ». Cette crise ouvre la voie à une nouvelle alternance en 2012.

L’Ère Macky Sall (2012-2024) : Modernisation et Fractures Démocratiques

Élu en 2012 sur une promesse de restauration des normes démocratiques et de lutte contre la « gouvernance » de son prédécesseur, Macky Sall, ancien Premier ministre d’Abdoulaye Wade, incarne initialement l’espoir d’une nouvelle génération politique. Son premier mandat est marqué par d’importants projets structurants (autoroutes, Train Express Régional, stade et théâtre national) et une réforme constitutionnelle majeure en 2016 qui a, entre autres, ramené la durée du mandat présidentiel de sept à cinq ans et renforcé les pouvoirs de l’Assemblée nationale. Il est réélu en 2019, mais son second mandat voit s’accumuler les tensions.

La présidence Sall est en effet traversée par de profondes contradictions. Si les infrastructures se modernisent, les préoccupations des populations sur le coût de la vie, le chômage des jeunes et les inégalités persistent. Surtout, la perception d’un autoritarisme croissant s’installe. L’utilisation de la justice pour museler l’opposition, notamment avec l’emprisonnement en 2023 du leader charismatique Ousmane Sonko pour des accusations controversées, crée un climat de défiance. La gestion de ressources naturelles, comme le pétrole et le gaz dont les premiers barils sont extraits en 2023, suscite des interrogations sur la répartition des richesses. Tous ces éléments préparent le terrain pour la crise politique majeure de début 2024. Le 3 février, à trois semaines de l’élection présidentielle prévue le 25 février, Macky Sall annonce, par décret, le report du scrutin à une date indéterminée, invoquant des controverses sur la liste des candidats. Cette décision, perçue comme un coup de force constitutionnel, met le feu aux poudres et déclenche des manifestations violentes à Dakar et dans plusieurs villes, faisant plusieurs morts. C’est dans ce contexte de tension extrême que le Conseil constitutionnel, gardien de la loi fondamentale, intervient pour annuler le décret de report et ordonner la tenue du scrutin au plus vite, sauvant in extremis le processus démocratique.

2024 : L’Élection Historique de Bassirou Diomaye Faye

Le scrutin est finalement fixé au 24 mars 2024. La campagne, écourtée, se déroule dans une atmosphère électrique. La candidature la plus attendue, celle d’Ousmane Sonko, leader de l’opposition et principal adversaire de Macky Sall, est invalidée. Son parti, Pastef (Les Patriotes du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité), désigne alors son bras droit et secrétaire général, Bassirou Diomaye Faye, comme candidat de substitution. Faye, inspecteur des impôts de formation, est lui-même emprisonné depuis avril 2023 dans le sillage des poursuites contre Sonko. Une loi d’amnistie politique, votée dans la précipitation pour apaiser les tensions, permet sa libération, ainsi que celle de Sonko, seulement neuf jours avant le vote. Cette libération tardive transforme la campagne en une course contre la montre phénoménale.

Porté par une coalition d’opposition baptisée « Diomaye Président » et par la popularité intacte d’Ousmane Sonko qui fait campagne pour lui, Bassirou Diomaye Faye incarne le rejet du système en place et l’espoir d’un « Sénégal nouveau ». Son programme, axé sur la souveraineté nationale (réforme de la monnaie, renégociation des contrats pétroliers et miniers), la lutte contre la corruption et la justice sociale, séduit une jeunesse en quête de changement radical. Le soir du 24 mars, les résultats tombent comme une onde de choc : Bassirou Diomaye Faye l’emporte dès le premier tour avec plus de 54% des voix, devançant largement le candidat du pouvoir, Amadou Ba. À 44 ans, il devient le plus jeune président élu en Afrique, le premier président polygame du Sénégal, et réalise la première alternance par la victoire d’un opposant au premier tour depuis l’indépendance. Son élection, saluée internationalement, est interprétée comme une victoire de la démocratie sénégalaise et de sa jeunesse, mais aussi comme un défi immense pour le nouveau chef de l’État, qui doit désormais transformer ses promesses en réalisations concrètes.

Les Défis et les Perspectives du Sénégal Contemporain

L’accession au pouvoir de Bassirou Diomaye Faye ouvre une ère d’incertitudes mais aussi d’immenses espoirs. Le nouveau président hérite d’un pays aux paradoxes saisissants : une démocratie solide mais récemment ébranlée, une croissance économique relativement bonne mais peu inclusive, une jeunesse dynamique mais massivement au chômage, et d’importantes ressources naturelles dont l’exploitation vient à peine de commencer. Son premier défi sera de répondre aux attentes démesurées de la population, notamment des jeunes qui ont massivement voté pour lui, sur les questions d’emploi, d’éducation et de pouvoir d’achat.

Sur le plan économique, la promesse de réviser les contrats pétroliers et miniers signés sous Macky Sall pour en obtenir de meilleurs termes pour l’État sénégalais sera scrutée par les investisseurs internationaux. L’idée d’une réforme monétaire, avec la possible création d’une nouvelle monnaie pour remplacer le franc CFA, est un sujet technique et politique hautement sensible qui nécessitera une préparation minutieuse et des négociations avec les partenaires régionaux, notamment la France et l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA). Sur le plan politique, la gestion de la majorité parlementaire relative et des relations avec une opposition qui comprend désormais l’ancien parti au pouvoir testera son habileté. Enfin, la question de la relation spéciale avec la France, pilier de la politique étrangère sénégalaise depuis Senghor, sera probablement reconfigurée dans le sens d’un partenariat plus équilibré, reflétant une tendance générale en Afrique de l’Ouest. La réussite ou l’échec de la présidence Faye déterminera non seulement l’avenir du Sénégal, mais pourrait aussi inspirer ou décourager les forces du changement dans toute la région.

De la pénétration discrète de l’islam au VIIIe siècle à l’élection foudroyante de Bassirou Diomaye Faye en 2024, le Sénégal a parcouru un chemin historique d’une richesse et d’une complexité remarquables. Cette rétrospective a mis en lumière les fondations religieuses et culturelles uniques du pays, l’empreinte profonde et ambivalente de la colonisation française, et la construction patiente, bien que parsemée d’épreuves, d’une identité démocratique singulière en Afrique. Chaque président, de Senghor le poète à Sall le bâtisseur, en passant par Diouf le continuateur et Wade le « sopi », a contribué à façonner cette nation. L’élection de 2024 apparaît comme un point de rupture générationnelle et politique, une demande de renouvellement profond des élites et des politiques. Elle rappelle que la démocratie sénégalaise, bien que résiliente, est un acquis qui nécessite une vigilance constante. L’histoire du Sénégal, marquée par sa capacité à absorber les chocs et à trouver des compromis, se poursuit maintenant sous nos yeux, avec tous les défis et les promesses que porte la présidence de Bassirou Diomaye Faye. L’avenir nous dira si cette nouvelle page s’inscrira dans la continuité apaisée du modèle sénégalais ou s’elle ouvrira un chapitre de transformation plus radicale.

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