Mehdi Ben Barka : Histoire, Assassinat et Mystère d’un Disparu

Le 29 octobre 1965, sous un ciel parisien automnal, un homme disparaît devant la brasserie Lipp, dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés. Cet homme, c’est Mehdi Ben Barka, figure intellectuelle et politique marocaine, opposant de premier plan au roi Hassan II et militant infatigable des mouvements de libération du tiers-monde. Son enlèvement en plein Paris, orchestré sous les yeux de la police française, marque le début de l’une des affaires criminelles et politiques les plus opaques, les plus complexes et les plus longues de l’histoire contemporaine française.

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Près de soixante ans plus tard, l’affaire Ben Barka demeure une plaie ouverte dans le paysage judiciaire et politique. Elle incarne le paroxysme des « années de plomb » marocaines et des sombres manœuvres des services secrets durant la guerre froide. L’implication présumée de multiples acteurs – la DST française, le Mossad israélien, la CIA américaine et la garde royale marocaine – a tissé une toile d’intrigues si dense qu’elle a résisté à toutes les tentatives d’élucidation complète. L’affaire est devenue le symbole du secret d’État, des limites de la justice face aux raisons d’État et de l’impunité présumée des puissants.

Cet article se propose de retracer, dans le détail, le parcours exceptionnel de Mehdi Ben Barka, depuis son enfance à Rabat jusqu’à son rôle sur la scène révolutionnaire internationale. Nous décortiquerons les circonstances troubles de son enlèvement, les multiples enquêtes judiciaires aux conclusions insatisfaisantes, et les zones d’ombre qui persistent obstinément. À travers le prisme de cette affaire, c’est toute une époque de luttes anticoloniales, de realpolitik et de manipulations souterraines qui se dévoile.

Mehdi Ben Barka : Jeunesse et Formation d’un Nationaliste (1920-1945)

Mehdi Ben Barka naît en 1920 à Rabat, dans un Maroc sous protectorat français depuis 1912. Issu d’une famille de la petite bourgeoisie – son père est fonctionnaire –, il se distingue très tôt par une intelligence brillante et une soif d’apprentissage. Dans un pays où l’accès à l’éducation est extrêmement limité, son parcours scolaire est exceptionnel. Il est reçu premier au baccalauréat de l’Académie de Rabat avec la mention Très Bien, à une époque où le Maroc ne compte qu’une vingtaine de bacheliers par an. Ce succès lui ouvre les portes des études supérieures.

Son engagement politique est précoce. Adolescent, il est sensibilisé aux injustices du système colonial. Dès l’âge de 14 ans, il fréquente les Comités d’Action Marocaine, l’un des premiers mouvements politiques nés sous le protectorat. À 17 ans, il rejoint le Parti national pour la réalisation des réformes, s’y démarquant comme le plus jeune et l’un des plus fervents militants nationalistes. Son nationalisme n’est pas étriqué ; il se forge une conscience maghrébine et anti-impérialiste plus large.

En 1940, il part poursuivre des études de mathématiques à Alger. Ce séjour est déterminant. Il y est influencé par le Parti du Peuple Algérien (PPA) de Messali Hadj, ce qui élargit sa vision du combat anticolonial à l’échelle de l’Afrique du Nord. Dès lors, il ne dissociera plus l’avenir du Maroc de celui de ses voisins algérien et tunisien. De retour au Maroc en 1942, il s’engage pleinement dans la lutte pour l’indépendance.

L’Émergence d’un Leader : Le Parti de l’Istiqlal et le Manifeste de l’Indépendance

Ben Barka participe activement à la fondation du Parti de l’Istiqlal (Indépendance) en 1943, qui devient la force motrice du mouvement nationaliste marocain. Le 11 janvier 1944, il est l’un des signataires du Manifeste de l’Indépendance, un document historique réclamant la fin du protectorat et la reconnaissance de la souveraineté marocaine. Cet acte de bravade lui vaut, avec d’autres dirigeants, une arrestation et plus d’un an d’emprisonnement.

Après sa libération, tout en poursuivant son militantisme, il embrasse une carrière d’enseignant. Devenu le premier Marocain licencié en mathématiques, il est nommé professeur au Collège royal de Rabat. Parmi ses élèves se trouve le jeune prince héritier Moulay Hassan, futur Hassan II. Cette proximité initiale avec la famille royale contraste fortement avec l’opposition féroce qui les divisera plus tard. Durant cette période, son activisme lui vaut d’être considéré par le général Juin, résident général français, comme « l’ennemi numéro 1 de la France au Maroc ».

Le Combattant de l’Indépendance et l’Homme d’État (1945-1960)

Les années 1950 voient l’intensification de la lutte pour l’indépendance. Ben Barka joue un rôle clé dans les négociations qui aboutissent au retour d’exil du sultan Mohammed V, déposé et envoyé à Madagascar par les autorités françaises en 1953. Ces pourparlers, menés avec les nationalistes algériens du FLN et tunisiens du Néo-Destour, témoignent de sa vision unitaire du Maghreb. Le 2 mars 1956, le Maroc accède officiellement à l’indépendance. Ben Barka est l’un des architectes de cette victoire.

Dans le Maroc indépendant, Mohammed V joue un rôle d’arbitre, confiant le pouvoir exécutif à un gouvernement dirigé par un autre leader de l’Istiqlal, M’Barek Bekkaï. De 1956 à 1959, Mehdi Ben Barka préside l’Assemblée nationale consultative. Dans cette fonction, il impulse des projets majeurs de modernisation : développement des infrastructures, réforme agraire et promotion massive de l’alphabétisation. Il défend une planification économique ambitieuse et socialisante.

Sa vision politique, cependant, dépasse le cadre national. Il déclare : « Il ne s’agit pas pour nous de mettre fin seulement à l’exploitation du Protectorat, mais aussi à l’exploitation de l’homme marocain par l’homme marocain. » Cette position radicale, qui vise l’élite féodale et la bourgeoisie compradore proches du palais, lui attire l’hostilité des cercles conservateurs. La rupture avec l’aile droite de l’Istiqlal est inévitable.

La Fondation de l’UNFP et la Rupture avec le Palais

En septembre 1959, Ben Barka fonde, avec l’aile gauche de l’Istiqlal, un nouveau parti : l’Union nationale des forces populaires (UNFP). Ce parti se veut le fer de lance d’une opposition démocratique et sociale. Il milite notamment pour le départ des troupes militaires françaises encore stationnées au Maroc, une revendication perçue comme une menace directe par le prince héritier Hassan, impatient de succéder à son père.

À la mort de Mohammed V en 1961, Hassan II monte sur le trône. Les espoirs d’apaisement sont de courte durée. Le nouveau roi concentre les pouvoirs et réprime l’opposition. L’UNFP est la cible de violentes campagnes d’arrestations et de tortures. Alors que Ben Barka adopte une ligne fermement anti-coloniale et critique le rapprochement du régime avec la France gaulliste, il devient la cible principale du pouvoir. Face à la répression, il choisit l’exil en 1963, après avoir survécu à une première tentative d’assassinat orchestrée par des proches du palais.

L’Exil et le Révolutionnaire International (1963-1965)

Condamné à mort par contumace en mars 1964 avec d’autres dirigeants de l’UNFP, Ben Barka entre dans une nouvelle phase de sa vie. Il devient ce que l’on appelle un « révolutionnaire professionnel » ou un « globe-trotter de la révolution ». Son exil n’est pas une retraite, mais le point de départ d’une activité frénétique sur la scène internationale. Il œuvre à l’unification des mouvements de libération du tiers-monde, convaincu que la lutte doit être globale contre l’impérialisme.

Au cours de ses nombreux voyages – à Alger, au Caire, à Rome, Genève, La Havane et même à New York –, il rencontre et collabore avec les figures les plus emblématiques de l’époque : Che Guevara, Amílcar Cabral (leader de la lutte en Guinée-Bissau), Malcolm X et des représentants des mouvements de libération en Afrique australe et en Amérique latine. Son charisme, son intelligence et ses réseaux en font un interlocuteur privilégié et un organisateur de premier plan.

Son projet phare est la préparation de la Conférence tricontinentale, prévue pour janvier 1966 à La Havane. Cette conférence vise à fédérer les mouvements révolutionnaires d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine, à soutenir Cuba face à l’embargo américain et à dénoncer l’apartheid en Afrique du Sud. Pour plusieurs historiens, comme Jean Lacouture, c’est précisément ce rôle d’organisateur d’une internationale révolutionnaire qui fait de Ben Barka une cible trop dangereuse aux yeux des puissances occidentales et de leurs alliés.

Une Cible pour les Services Secrets du Monde Entier

L’influence grandissante de Ben Barka et son activisme en font un homme surveillé de très près. Les fichiers de plusieurs services secrets le concernent :

  • La DST/DGSE française le suit pour ses liens avec le FLN algérien et son opposition à la politique gaullienne en Afrique.
  • La CIA américaine le considère comme un agent de l’influence communiste et cubaine en Afrique.
  • Le Mossad israélien s’en méfie pour ses positions pro-palestiniennes et ses relations avec les régimes arabes nationalistes.
  • Les services marocains, sous les ordres du ministre de l’Intérieur Mohamed Oufkir, le voient comme l’ennemi public numéro un.

Cette convergence d’intérêts hostiles crée un terrain propice à une opération commune. Au printemps 1965, une manœuvre d’approche est lancée. Le roi Hassan II, peut-être pour l’attirer dans un piège, lui accorde une amnistie et l’invite à rentrer au Maroc. Ben Barka pose des conditions, notamment la tenue d’élections libres. C’est dans ce contexte qu’il est attiré à Paris en octobre 1965, officiellement pour participer à la préparation d’un film sur la décolonisation.

Le 29 Octobre 1965 : Chronologie d’un Enlèvement à Paris

Le scénario de l’enlèvement est mis en place avec une précision glaçante. Ben Barka est attendu à Paris par un journaliste marocain proche des services secrets, Thami El Glaoui, et un escroc français notoire, Georges Figon. Ils lui proposent de rencontrer le réalisateur Georges Franju pour discuter d’un film sur les mouvements de libération, « Basta ! ».

Le vendredi 29 octobre 1965, vers 12h30, Mehdi Ben Barka se rend au rendez-vous fixé à la brasserie Lipp, boulevard Saint-Germain. Il est accompagné de son ami, l’écrivain marocain Abdelkader Ben Séddik. Alors qu’ils patientent, deux hommes en civil s’approchent. Ce sont des policiers français de la brigade mondaine, Antoine Lopez (un indic aux liens troubles avec les services marocains) et un autre agent. Ils présentent une convocation officielle au commissariat du quartier.

En plein jour, au cœur de Paris, Ben Barka est embarqué sans résistance, pensant obéir à une formalité policière. Il monte dans une voiture. Abdelkader Ben Séddik, resté sur le trottoir, est le dernier témoin à l’avoir vu vivant. La voiture ne se dirige pas vers un commissariat. Elle file vers la banlieue sud, à Fontenay-le-Vicomte, où Ben Barka est transféré dans une villa, la « villa d’Orsay », appartenant à un avocat marocain. C’est là que commence son calvaire.

Les Acteurs de l’Enlèvement : Un Rassemblement de Barbouzes

L’enquête révélera le casting hétéroclite et sordide des protagonistes :

  • Antoine Lopez : Policier français, indicateur rémunéré par les services marocains. Il est le « cheville ouvrière » de l’opération sur le sol français.
  • Georges Boucheseiche et Jean Palisse : Truands français, anciens du Service d’Action Civique (SAC), liés à des réseaux d’extrême droite. Ils assurent la logistique et la surveillance.
  • Les agents marocains : Sous les ordres directs du général Mohamed Oufkir, ministre de l’Intérieur de Hassan II, et du colonel Ahmed Dlimi, chef de la Sûreté nationale marocaine. Oufkir se serait même rendu secrètement à Paris le jour même.

Le rôle exact des services français (DST) reste l’un des points les plus controversés. Une complicité passive (surveillance sans intervention) ou active (fourniture d’informations, couverture) est établie. Le fait que des policiers aient participé à l’enlèvement sans que leur hiérarchie n’intervienne est en soi un aveu de complicité institutionnelle.

L’Assassinat et la Disparition du Corps : Le Mystère Persistant

Ce qui se passe exactement après l’enlèvement à la brasserie Lipp constitue le cœur des ténèbres de l’affaire. Les versions sont multiples et contradictoires, forgées par les aveux partiels, les retractations et les silences des protagonistes. Le scénario le plus communément admis, basé sur les déclarations des truands français et certaines enquêtes, est le suivant.

Mehdi Ben Barka est séquestré et interrogé pendant plusieurs heures, voire plusieurs jours, dans la villa de Fontenay-le-Vicomte. Les questions portent sur ses réseaux révolutionnaires, la conférence de La Havane et ses contacts. Les sévices sont probables. Son assassinat aurait ensuite été perpétré, peut-être en présence du général Oufkir lui-même, selon le témoignage du gangster Georges Boucheseiche. La méthode ? Étranglement ou coup de feu. La date ? Probablement dans la nuit du 29 au 30 octobre, ou dans les jours qui suivent.

Vient ensuite l’épineux problème du corps, qui n’a jamais été retrouvé. Plusieurs hypothèses, aussi macabres qu’invérifiables, ont circulé :

  • Dissolution dans un bain d’acide dans une maison du gang des « barbouzes ».
  • Enfouissement dans les fondations d’une villa en construction dans la région parisienne.
  • Transport au Maroc pour y être enterré secrètement.

L’absence de corps a considérablement entravé l’enquête judiciaire, empêchant toute qualification certaine d’assassinat et toute analyse médico-légale. Elle a aussi nourri, pendant un temps, les rumeurs les plus folles sur une survie de Ben Barka dans une geôle secrète, rumeurs que le temps a définitivement dissipées.

Les Fuites et le Déclenchement du Scandale

L’affaire n’aurait peut-être jamais éclaté sans la vanité et les calculs de certains de ses acteurs. En novembre 1965, l’escroc Georges Figon, craignant d’être liquidé à son tour et désireux de monnayer son silence, contacte la presse. Il donne une interview au magazine L’Express, décrivant l’enlèvement et affirmant que Ben Barka a été tué. Peu après, il est retrouvé mort, officiellement par suicide, dans son appartement – une mort qui soulève de nombreuses questions.

La révélation de Figon met le feu aux poudres. La presse internationale s’empare de l’affaire. Le scandale est immense : un opposant politique étranger a été enlevé et probablement assassiné en plein Paris avec la complicité de fonctionnaires français. Le président Charles de Gaulle est furieux de cette atteinte à la souveraineté nationale et à l’image de la France. Il limoge le directeur de la Sûreté nationale, et des tensions diplomatiques graves s’installent avec le Maroc.

Les Enquêtes Judiciaires : Un Chemin Semé d’Obstacles (1965-2024)

L’affaire Ben Barka est marquée par une succession d’enquêtes judiciaires aux conclusions partielles, souvent entravées par des obstacles politiques. On peut distinguer trois grandes phases.

1. L’instruction Zollinger (1965-1967) : Ouverte rapidement, elle aboutit au procès de 1966-1967. Seuls les « exécutants » de second rang comparaissent : les truands français Boucheseiche et Palisse, et le policier Lopez. Ils sont condamnés à des peines de prison. Les commanditaires marocains, Oufkir et Dlimi, sont condamnés par contumace à la perpétuité, mais le Maroc refuse de les extrader. Aucun responsable français de haut rang n’est inquiété. L’enquête bute sur le secret défense invoqué par les services.

2. La longue traversée du désert et les nouvelles plaintes : Pendant des décennies, l’affaire semble endormie. Elle est ravivée dans les années 1990 et 2000 par les plaintes de la famille Ben Barka et d’associations. De nouveaux éléments émergent, notamment sur le rôle possible du SAC et de réseaux parallèles. Une instruction est rouverte en 1999. En 2001, un ancien officier de la gendarmerie, Marcel Le Roy, affirme avoir participé à la surveillance de Ben Barka pour le compte de la DST et avoir transmis des informations ayant conduit à l’enlèvement. Ses déclarations accréditent la thèse d’une complicité active des services français.

3. Les non-lieux et l’impasse : Malgré ces avancées, la justice française se heurte toujours à des murs. Les principaux suspects marocains sont morts (Oufkir en 1972, Dlimi en 1983). Les archives restent partiellement inaccessibles. En 2007, le juge d’instruction Patrick Ramaël rend une ordonnance de non-lieu général, estimant qu’il est impossible d’identifier formellement les assassins et de localiser le corps. La Cour de cassation confirme ce non-lieu en 2011. L’affaire est officiellement classée, bien que la prescription pour enlèvement et séquestration ne soit pas acquise.

Les Zones d’Ombre Irréductibles

Plusieurs questions centrales demeurent sans réponse définitive :

  1. Le niveau de responsabilité française : La DST a-t-elle simplement « laissé faire » une opération étrangère sur son sol, ou a-t-elle activement participé à sa planification et à sa couverture ? La présence d’Oufkir à Paris a-t-elle été facilitée ?
  2. Le rôle des autres services : La CIA et le Mossad ont-ils fourni des informations ou donné un « feu vert » tacite ? Leurs archives, si elles s’ouvraient un jour, pourraient être révélatrices.
  3. La décision ultime : L’ordre d’exécution est-il venu de Hassan II lui-même, d’Oufkir agissant de sa propre initiative, ou a-t-il été le fruit d’une décision conjointe avec des partenaires étrangers ?
  4. Le sort du corps : Le secret le mieux gardé. Sa localisation emportera dans la tombe les derniers exécutants directs.

L’Affaire Ben Barka dans la Mémoire Collective et Politique

Au-delà du fait divers criminel, l’affaire Ben Barka est devenue un mythe politique et un traumatisme historique. Elle occupe une place singulière dans la mémoire des deux pays concernés.

Au Maroc, Ben Barka est une figure ambivalente. Pour le régime et ses soutiens, il reste l’opposant « traître » ayant comploté contre la monarchie. Pendant les « années de plomb », son nom était tabou. Pour l’opposition de gauche et les défenseurs des droits de l’homme, il est un martyr, un symbole de la répression sauvage du régime hassanien et de la lutte pour la justice sociale. Son assassinat a marqué le début d’une période de terreur pour l’opposition marocaine. L’Instance Équité et Réconciliation (IER), créée au début des années 2000 pour examiner les violations des droits de l’homme sous Hassan II, a reconnu la responsabilité de l’État marocain dans sa disparition, sans pour autant lever tous les voiles.

En France, l’affaire est un scandale d’État durable. Elle a durablement entaché la réputation des services secrets français, révélant leurs pratiques opaques et leurs possibles dérives criminelles au service d’intérêts étrangers. Elle a mis en lumière les « réseaux parallèles » et les collusions entre policiers, truands et politiques. Elle reste, avec l’affaire du Rainbow Warrior, l’une des grandes affaires de la Ve République où la raison d’État semble avoir primé sur la recherche de la vérité judiciaire. Elle est régulièrement citée comme un exemple des limites de la justice face aux secrets d’État.

Sur le plan international, l’affaire a illustré de manière spectaculaire la manière dont la guerre froide et les luttes d’influence en Afrique pouvaient se régler dans l’ombre, par l’élimination physique d’un gêneur. Ben Barka est mort parce que son projet tricontinental menaçait trop d’intérêts établis.

Questions Fréquentes sur l’Affaire Mehdi Ben Barka

1. Pourquoi l’affaire Ben Barka n’est-elle toujours pas résolue ?
Plusieurs facteurs expliquent cette impasse : la mort des principaux suspects marocains ; l’invocation répétée du secret défense par la France, bloquant l’accès à des archives cruciales ; la non-coopération du Maroc ; et surtout, l’absence du corps, qui empêche toute preuve matérielle définitive et rend complexe la qualification pénale exacte.

2. Le roi Hassan II était-il au courant de l’assassinat ?
Tous les indices et le consensus des historiens pointent vers sa responsabilité, au moins indirecte. Le général Oufkir, le commanditaire identifié, était son homme de confiance absolue et n’aurait certainement pas agi d’une telle ampleur sans son accord, explicite ou implicite. L’hostilité du roi envers Ben Barka était notoire et publique.

3. La France a-t-elle assassiné Ben Barka ?
Non, l’exécution matérielle est attribuée à des agents marocains, probablement sous la supervision d’Oufkir. Cependant, la responsabilité de la France est écrasante sur le plan de la complicité et de la couverture. Des policiers français ont participé à l’enlèvement, et les services ont très probablement laissé faire, voire facilité, l’opération sur le sol national, faute d’avoir protégé un hôte politique.

4. Y a-t-il eu d’autres procès après celui de 1967 ?
Il n’y a pas eu d’autre procès au fond. Les tentatives pour relancer des poursuites contre d’éventuels complices français plus haut placés se sont heurtées aux non-lieux de 2007 et 2011. L’affaire est juridiquement close en France, même si elle reste ouverte dans l’opinion et chez les historiens.

5. Que reste-t-il à découvrir ?
L’ouverture complète des archives françaises (DST, services du Premier ministre) et, dans une moindre mesure, américaines et israéliennes, pourrait apporter des éclairages décisifs sur le degré de coordination entre les services. La localisation du corps, si elle était un jour révélée par un dernier témoin, serait la preuve ultime, mais cela semble aujourd’hui très improbable.

L’affaire Mehdi Ben Barka transcende le simple fait criminel pour incarner un moment charnière de l’histoire contemporaine. Elle est à la croisée des luttes de la décolonisation, des intrigues de la guerre froide, des dérives des appareils sécuritaires et de la résistance des peuples face à l’arbitraire des États. Le parcours de Ben Barka, de l’enfant prodige de Rabat au révolutionnaire international, témoigne d’un engagement total et d’une vision politique audacieuse, qui lui ont valu une fin tragique.

Près de six décennies après sa disparition, l’ombre de la brasserie Lipp plane toujours. Les non-lieux judiciaires n’ont pas apaisé les consciences. L’affaire reste une épine dans le pied de la République française, rappelant les heures sombres où la raison d’État a pu étouffer la justice. Elle est aussi une blessure ouverte dans l’histoire du Maroc, un rappel des méthodes brutales utilisées pour étouffer toute opposition sous Hassan II.

L’héritage de Mehdi Ben Barka, lui, survit. Il réside dans l’idéal de justice sociale et de solidarité internationale qu’il a porté. Son nom est invoqué par ceux qui, au Maghreb et ailleurs, continuent de lutter contre l’oppression et pour la dignité. L’affaire, inachevée, nous invite à une vigilance constante : la vérité et la justice sont des conquêtes fragiles, toujours menacées par le silence des archives et l’oubli commode. Le mystère Ben Barka n’est pas qu’une énigme policière ; c’est un miroir tendu aux pouvoirs, un rappel que l’impunité, aussi longue soit-elle, ne efface jamais complètement la mémoire.

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