France et terrorisme en Afrique : l’histoire interdite du Sahel

Lors de la Conférence des Ambassadeurs de 2023, une déclaration d’Emmanuel Macron a provoqué un séisme diplomatique et médiatique. Le président français affirmait, devant un parterre de diplomates, que les pays africains avaient oublié de remercier la France, suggérant qu’aucune nation du continent ne serait pleinement souveraine sans l’intervention militaire française. Cette assertion, prononcée dans un contexte où plusieurs États du Sahel expulsent les forces françaises et renégocient leurs accords de défense, a ravivé un débat brûlant sur le rôle réel de Paris en Afrique.

🔥 Produits recommandés : Canon EOS R6 IIDJI Mini 4 ProMacBook Pro M4

Derrière les discours officiels sur la lutte contre le terrorisme se cache une réalité géopolitique complexe, souvent occultée dans les médias traditionnels. Cet article de plus de 4000 mots propose une plongée exhaustive dans ce que certains analystes nomment l’histoire interdite : les liens troubles entre la politique africaine de la France et l’expansion des groupes terroristes au Sahel. Nous nous appuierons sur des faits historiques documentés, des analyses géostratégiques et le décryptage des mécanismes néocoloniaux pour comprendre comment une puissance qui se présente comme un rempart contre l’extrémisme a pu, par ses actions passées, contribuer à créer les conditions de l’instabilité qu’elle prétend combattre.

Nous dépasserons ici les simplifications manichéennes pour explorer les zones grises de la Françafrique, des accords de coopération militaire signés au lendemain des indépendances aux conséquences désastreuses de l’intervention en Libye en 2011. Cette enquête exhaustive répondra à une question centrale : comment expliquer le rejet croissant de la présence française dans une région où elle était historiquement implantée, et quel est le véritable bilan de ses interventions sécuritaires ?

Le contexte historique : les accords de défense et la Françafrique

Pour comprendre la situation actuelle au Sahel, il faut remonter aux indépendances africaines des années 1960. La décolonisation formelle n’a pas signifié une rupture totale avec l’ancienne puissance coloniale. Au contraire, la France a négocié avec ses anciennes colonies une série d’accords de coopération qui ont préservé son influence dans des domaines cruciaux : la monnaie (via le Franc CFA), les ressources naturelles, et surtout la défense.

Ces accords de défense secrets ou semi-secrets accordaient à Paris des prérogatives exceptionnelles : droit de pré-positionnement de troupes, accès prioritaire aux ressources stratégiques, et surtout un droit d’ingérence dans les affaires intérieures des États signataires. Le réseau des bases militaires françaises en Afrique (Djibouti, Dakar, Abidjan, Libreville, N’Djamena) formait un dispositif de contrôle unique au monde, permettant une intervention rapide sur l’ensemble du continent.

La doctrine de l’ingérence légitime

Pendant des décennies, Paris a justifié ces interventions par la nécessité de stabiliser des régimes alliés et de protéger ses ressortissants. En réalité, comme le montrent de nombreux historiens et chercheurs, ces opérations militaires répondaient davantage à des impératifs géostratégiques et économiques qu’à des préoccupations humanitaires. La France intervenait systématiquement pour :

  • Maintenir au pouvoir des dirigeants favorables à ses intérêts
  • Renverser les gouvernements qui menaçaient de s’en émanciper
  • Contrôler l’accès aux ressources naturelles (pétrole, uranium, minerais)
  • Assurer sa position dans la compétition internationale, notamment face aux États-Unis et à la Chine

Cette politique, souvent qualifiée de Françafrique, a créé un système de dépendance mutuelle : les régimes africains bénéficiaient d’une protection militaire contre les rébellions internes, tandis que la France garantissait sa présence économique et stratégique sur le continent.

Opérations militaires françaises : de la stabilisation à la déstabilisation

L’historique des interventions militaires françaises en Afrique révèle un pattern constant d’ingérence politique sous couvert de stabilisation. Loin de se limiter à la protection des populations ou à la lutte contre le terrorisme (qui n’émerge comme justification qu’à partir des années 2010), ces opérations ont souvent servi à remodeler le paysage politique africain selon les intérêts de Paris.

Cas d’école : les opérations emblématiques

Opération Requin (Gabon, 1964) : Lorsque le président Léon Mba est renversé par un coup d’État, la France intervient militairement pour le rétablir au pouvoir. Cette intervention établit un précédent : Paris se donne le droit d’intervenir pour maintenir ses alliés, quelles que soient les circonstances politiques internes.

Opération Kaban (Djibouti, 1965) : Cette opération vise à éliminer Mahmoud Harbi, leader indépendantiste qui réclame une véritable souveraineté pour le territoire. Son élimination permet à la France de retarder l’indépendance de Djibouti jusqu’en 1977 et de conserver sa base stratégique dans la Corne de l’Afrique.

Opération Barracuda (République centrafricaine, 1979) : La France orchestre le renversement de l’empereur Bokassa Ier, devenu encombrant sur la scène internationale. Elle le remplace par David Dacko, un dirigeant plus malléable. Cette opération illustre la capacité de Paris à faire et défaire les chefs d’État africains.

Opération Licorne (Côte d’Ivoire, 2002-2015) : Présentée comme une mission de paix, cette intervention de treize ans permet à la France de maintenir son influence dans un pays clé de la région, tout en favorisant l’accession au pouvoir d’Alassane Ouattara, ancien cadre du FMI et considéré comme pro-occidental.

Ces exemples, parmi des dizaines d’autres, démontrent que la présence militaire française en Afrique a historiquement servi des objectifs politiques et économiques bien précis, souvent au détriment de la souveraineté des États concernés et de la stabilité à long terme des régions.

Le tournant libyen de 2011 : naissance du chaos sahélien

L’année 2011 marque un tournant décisif dans l’histoire sécuritaire du Sahel. L’intervention militaire de l’OTAN en Libye, menée sous leadership français avec l’active participation de Nicolas Sarkozy, va avoir des conséquences catastrophiques et durables sur toute la région. Pour comprendre le lien entre cette intervention et la montée du terrorisme, il faut analyser la situation pré-2011.

La Libye de Kadhafi : un État tampon malgré lui

Contrairement aux représentations médiatiques dominantes, le régime de Mouammar Kadhafi jouait un rôle complexe dans la région. D’un côté, il finançait et armait diverses rébellions à travers l’Afrique. De l’autre, il constituait un facteur de stabilité relative au Sahel par plusieurs mécanismes :

  • Contrôle des flux migratoires : La Libye servait de barrière aux migrations vers l’Europe, avec des méthodes controversées mais efficaces
  • Intégration des combattants : Des milliers de mercenaires venus du Sahel et du Moyen-Orient étaient intégrés dans l’armée libyenne, leur offrant un revenu et les maintenant sous contrôle
  • Arsenal sécurisé : Le régime disposait d’un des plus importants arsenaux militaires d’Afrique, stocké dans des dépôts sécurisés
  • Influence régulatrice : Par son réseau d’alliances et sa puissance financière, Kadhafi exerçait une influence stabilisatrice sur les groupes armés de la région

La chute brutale du régime, sans plan de stabilisation post-conflit, va libérer des forces centrifuges qui vont déferler sur le Sahel.

La dissémination de l’arsenal libyen

Après la mort de Kadhafi, ses immenses stocks d’armes (missiles sol-air, lance-roquettes, armes légères, munitions) sont pillés par divers groupes. Ces armes vont alimenter les conflits dans toute la région :

Destination des armes Groupes bénéficiaires Conséquences
Nord du Mali MNLA, Ansar Dine, AQMI Prise de contrôle du Nord Mali en 2012
Nord Niger Boko Haram, État Islamique Renforcement des capacités offensives
Région du Lac Tchad Divers groupes jihadistes Extension du conflit au Tchad et Cameroun

Les mercenaires touaregs et autres combattants sahéliens qui servaient dans l’armée libyenne retournent dans leurs pays d’origine avec leurs armes, leurs compétences militaires, et souvent avec une radicalisation accrue. Ils vont former le noyau dur des groupes qui vont s’emparer du nord du Mali quelques mois seulement après la chute de Tripoli.

Cette séquence historique pose une question troublante : comment une intervention présentée comme humanitaire a-t-elle pu créer les conditions d’une insécurité régionale durable ? La réponse se trouve dans l’absence totale de planification post-conflit et la priorité donnée au changement de régime sur la stabilité régionale.

La montée des groupes terroristes au Sahel : chronologie et facteurs

La période 2012-2015 voit l’émergence et la consolidation de groupes terroristes au Sahel sur une échelle sans précédent. Cette expansion rapide n’est pas le fruit du hasard, mais la conséquence de plusieurs facteurs structurels, dont l’intervention libyenne n’est que le catalyseur.

Chronologie de l’expansion terroriste

2012 : Prise de contrôle du nord du Mali par une coalition de groupes armés (MNLA, Ansar Dine, AQMI). La France lance l’opération Serval en janvier 2013 pour repousser l’avancée vers Bamako.

2013 : Transformation de Serval en opération Barkhane, élargie à l’ensemble du Sahel. Début de l’insurrection au nord du Nigeria avec Boko Haram.

2015 : Émergence de nouveaux groupes comme le JNIM (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans) et l’EIGS (État Islamique dans le Grand Sahara). Extension des attaques au Burkina Faso.

2017-2020 : Multiplication des attaques, complexification des alliances entre groupes, et expansion géographique vers les pays côtiers (Côte d’Ivoire, Ghana, Bénin).

Facteurs structurels de la radicalisation

Plusieurs éléments expliquent la fertilité du terrain sahélien pour l’implantation de groupes jihadistes :

  • Pauvreté chronique et marginalisation : Les régions du nord Mali, du nord Niger et de l’est du Burkina Faso sont parmi les plus pauvres du monde, avec des États absents ou prédateurs
  • Conflits communautaires : Tensions historiques entre communautés nomades et sédentaires, exploitées par les groupes armés
  • Faiblesse des États : Armées mal équipées, corruption endémique, services publics inexistants
  • Conséquences du changement climatique : Désertification, rareté des ressources, conflits autour de l’eau et des pâturages
  • Traffics transsahariens : Routes de la drogue, des armes et des migrants fournissent des financements aux groupes armés

Dans ce contexte déjà fragile, l’afflux d’armes libyennes et le retour des combattants agissent comme un accélérateur de violence. Les groupes terroristes offrent aux jeunes désœuvrés un salaire, un statut social, et une idéologie qui donne un sens à leur colère contre des États perçus comme corrompus et illégitimes.

Le paradoxe est saisissant : la France intervient militairement au Sahel pour combattre des groupes dont l’émergence a été facilitée par une précédente intervention française (en Libye). Cette circularité nourrit les théories du complot et alimente le sentiment anti-français dans la région.

Barkhane et les limites de l’intervention militaire française

Lancée en 2014, l’opération Barkhane représente l’engagement militaire français le plus important en Afrique depuis la guerre d’Algérie. Avec 5 100 soldats à son pic, des bases permanentes dans cinq pays, et un budget annuel de près d’un milliard d’euros, cette opération devait être le fer de lance de la lutte contre le terrorisme au Sahel. Pourtant, après huit années d’engagement, le bilan est mitigé, pour ne pas dire négatif.

Les succès tactiques et les échecs stratégiques

Sur le plan tactique, l’armée française a remporté des victoires indéniables :

  • Élimination de plusieurs chefs terroristes de haut rang
  • Désorganisation temporaire des groupes armés
  • Récupération d’importantes quantités d’armes et de matériel
  • Formation et accompagnement des armées nationales

Mais ces succès tactiques n’ont pas conduit à la victoire stratégique. Au contraire, pendant la durée de Barkhane :

  • Le nombre d’attaques terroristes a multiplié par dix entre 2014 et 2022
  • La zone d’insécurité s’est étendue de 100 000 à 1 million de km²
  • Les groupes armés se sont fragmentés et décentralisés, les rendant plus résilients
  • Les pertes civiles ont augmenté de façon dramatique
  • L’hostilité envers la présence française a crû exponentiellement

Les causes profondes de l’échec

Plusieurs facteurs expliquent ce décalage entre moyens engagés et résultats obtenus :

1. Approche exclusivement militaire : Barkhane a privilégié la dimension sécuritaire au détriment des dimensions politique, économique et sociale du conflit. Sans gouvernance légitime, sans développement économique, et sans réconciliation communautaire, les victoires militaires restent éphémères.

2. Méconnaissance du terrain : L’armée française, malgré son expérience, a sous-estimé la complexité des dynamiques locales, des alliances changeantes, et des motivations des combattants.

3. Effets collatéraux contre-productifs : Les opérations militaires ont parfois causé des pertes civiles, alimentant le ressentiment et le recrutement des groupes armés.

4. Dépendance créée : Les armées nationales sont restées dépendantes du soutien français, sans développer de capacités autonomes de contre-insurrection.

5. Manque de coordination régionale : Les pays du G5 Sahel (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger, Tchad) ont eu du mal à coordoner leurs efforts, chacun poursuivant des agendas nationaux parfois contradictoires.

Ce bilan contrasté explique en grande partie le rejet croissant de la présence française, perçue comme inefficace et imposée de l’extérieur.

Le rejet de la France au Sahel : causes et manifestations

À partir de 2020, un mouvement de fond secoue le Sahel : le rejet de la présence militaire française. Ce phénomène, qui culmine avec l’expulsion des forces françaises du Mali en 2022, puis du Burkina Faso et du Niger en 2023, n’est pas un accident diplomatique, mais le résultat de dynamiques politiques, sociales et historiques profondes.

Les causes immédiates du rejet

L’échec sécuritaire palpable : Malgré la présence française, l’insécurité n’a cessé de croître. Les populations sahéliennes, premières victimes des attaques, ont perdu confiance dans la capacité de la France à les protéger.

Les ingérences politiques perçues : Les gouvernements successifs au Mali et au Burkina Faso ont accusé la France de soutenir l’opposition, de manipuler l’information, et d’entraver leur souveraineté.

La communication maladroite : Les déclarations paternalistes de certains responsables français, dont celle d’Emmanuel Macron citée en introduction, ont été perçues comme humiliantes et coloniales.

L’émergence d’alternatives : La Russie, via le groupe Wagner puis Africa Corps, a offert aux régimes sahéliens une alternative sécuritaire, sans les conditionnalités démocratiques exigées par la France et l’UE.

Les manifestations du rejet

Le rejet de la France s’exprime à plusieurs niveaux :

  • Manifestations populaires massives : Des dizaines de milliers de personnes descendent régulièrement dans les rues de Bamako, Ouagadougou et Niamey pour réclamer le départ des troupes françaises
  • Décisions gouvernementales : Résiliation unilatérale des accords de défense, expulsion des ambassadeurs, fermeture des bases militaires
  • Campagnes médiatiques : Développement d’une narrative anti-française dans les médias nationaux et sur les réseaux sociaux
  • Coopération renforcée avec d’autres puissances : Signature d’accords militaires avec la Russie, la Turquie, et d’autres pays émergents

Le tournant du Niger (2023)

Le coup d’État au Niger en juillet 2023 et l’expulsion ultérieure des forces françaises marquent un point de non-retour. Plusieurs éléments rendent ce cas particulièrement significatif :

  1. Le Niger était considéré comme le dernier allié stable de la France au Sahel
  2. Le pays abritait des bases militaires françaises cruciales et des sites d’extraction d’uranium vitaux pour l’industrie nucléaire française
  3. L’expulsion s’est faite dans un contexte de forte mobilisation populaire anti-française
  4. La France a perdu son accès privilégié au cœur géographique du Sahel

Cette évolution pose une question fondamentale : comment la France, qui se présentait comme un partenaire indispensable dans la lutte contre le terrorisme, en est-elle arrivée à être perçue comme une partie du problème plutôt que de la solution ?

Analyse géopolitique : les nouveaux acteurs au Sahel

Le retrait français du Sahel a créé un vide stratégique que d’autres puissances s’empressent de combler. Cette reconfiguration géopolitique redéfinit les équilibres régionaux et ouvre une nouvelle phase dans la lutte contre le terrorisme.

La Russie : le partenaire sécuritaire sans condition

La Russie est devenue l’acteur le plus visible du post-retrait français. Via le groupe Wagner d’abord, puis via Africa Corps (structure officielle du ministère de la Défense russe), Moscou propose un modèle d’intervention radicalement différent :

Critère Modèle français Modèle russe
Conditionnalité Respect des droits humains, processus démocratique Aucune condition politique
Mode d’action Appui aux armées nationales, actions ciblées Forces expéditionnaires directes, méthodes expéditives
Financement Aide militaire et développement Contreparties en ressources naturelles
Communication Transparence relative Opacité, désinformation active

Ce modèle séduit les régimes autoritaires ou en quête de légitimité, car il leur offre une protection immédiate sans exigences démocratiques. Cependant, l’efficacité réelle des mercenaires russes contre le terrorisme reste à démontrer, et leur présence s’accompagne souvent d’atrocités contre les civils.

La Turquie : l’influence par la soft power

La Turquie développe une influence croissante au Sahel, particulièrement au Niger et au Tchad, à travers :

  • Des investissements économiques importants
  • Une coopération militaire discrète mais réelle
  • Un discours post-colonial qui résonne avec les élites africaines
  • Le modèle de développement islamo-conservateur

La Chine : l’approche économique

Pékin privilégie l’approche économique, avec des investissements massifs dans les infrastructures et l’extraction minière. La Chine évite généralement l’engagement militaire direct, mais développe sa présence sécuritaire via la formation de police et la vente d’équipements.

Les puissances régionales : Nigeria et Algérie

Le Nigeria, première puissance économique d’Afrique, et l’Algérie, acteur historique au Sahel, cherchent à combler le vide laissé par la France. Leur approche est plus complexe, mêlant considérations sécuritaires, ambitions régionales, et rivalités historiques.

Cette multipolarisation du Sahel crée un environnement géopolitique plus complexe, où les groupes terroristes peuvent jouer des rivalités entre puissances pour survivre et prospérer.

Perspectives d’avenir : quelle solution pour le Sahel ?

Face à l’échec du modèle d’intervention exclusivement militaire et au rejet de la présence française, quelles perspectives pour la stabilisation du Sahel ? Plusieurs scénarios sont possibles, chacun avec ses implications pour la sécurité régionale et internationale.

Scénario 1 : L’enlisement et la fragmentation

Dans ce scénario, le retrait français et l’arrivée de nouveaux acteurs ne changent pas fondamentalement la dynamique du conflit. Les groupes terroristes continuent de prospérer dans les zones marginalisées, les États restent faibles et corrompus, et la violence devient endémique. Conséquences :

  • Déplacement massif de populations (déjà 2,5 millions de déplacés internes)
  • Effondrement économique des régions affectées
  • Extension de l’insécurité aux pays côtiers
  • Augmentation des flux migratoires vers l’Europe

Scénario 2 : La régionalisation de la réponse

Les pays sahéliens développent une réponse collective et autonome, avec le soutien de l’Union Africaine et des organisations sous-régionales. Cette approche privilégie :

  • Le renforcement des capacités militaires nationales et régionales
  • La coordination des services de renseignement
  • Des initiatives de développement transfrontalières
  • Des processus de dialogue et de réconciliation communautaire

Ce scénario est le plus souhaitable mais aussi le plus difficile à mettre en œuvre, nécessitant un niveau de coopération et de confiance actuellement absent entre les États sahéliens.

Scénario 3 : L’internationalisation du conflit

La compétition entre puissances extérieures (Russie, Turquie, Chine, Occident) transforme le Sahel en nouveau théâtre de la guerre froide 2.0. Les groupes terroristes deviennent des proxy dans ce conflit par procuration. Conséquences :

  • Escalade militaire et augmentation des violences contre les civils
  • Instrumentalisation des groupes armés par des puissances extérieures
  • Blocage de toute solution politique négociée
  • Risque de contagion à toute l’Afrique de l’Ouest

Recommandations pour une approche renouvelée

Quelle que soit l’évolution de la situation, plusieurs principes devraient guider toute future intervention au Sahel :

  1. Primauté du politique sur le militaire : Aucune solution militaire ne peut réussir sans légitimité politique et gouvernance inclusive
  2. Approche holistique : Combiner dimensions sécuritaire, développementale, politique et sociale
  3. Respect de la souveraineté : Les solutions doivent être menées par les acteurs régionaux, avec un soutien extérieur respectueux
  4. Focus sur les causes profondes : Pauvreté, injustice, marginalisation, changement climatique
  5. Transparence et redevabilité : Les interventions doivent être transparentes et leurs effets régulièrement évalués

Le défi est immense, mais l’enjeu dépasse largement le Sahel : la stabilité de toute l’Afrique de l’Ouest, la sécurité de l’Europe, et la crédibilité du multilatéralisme sont en jeu.

Questions fréquentes sur la France et le terrorisme au Sahel

Q : La France a-t-elle vraiment créé le terrorisme au Sahel ?

R : Cette formulation est excessive. La France n’a pas créé le terrorisme, mais certaines de ses actions, notamment l’intervention en Libye en 2011 sans plan post-conflit, ont créé les conditions qui ont permis l’expansion rapide des groupes terroristes dans la région. La dissémination de l’arsenal libyen et le retour des combattants sahéliens ont été des catalyseurs décisifs.

Q : Pourquoi les pays sahéliens expulsent-ils la France alors qu’ils sont menacés par le terrorisme ?

R : Plusieurs raisons se combinent : perception d’échec de la stratégie française (l’insécurité a augmenté malgré Barkhane), sentiment d’ingérence politique, discours perçus comme paternalistes, et disponibilité d’alternatives (notamment russe) sans conditionnalités démocratiques. Il s’agit aussi d’une affirmation de souveraineté après des décennies de dépendance.

Q : L’opération Barkhane a-t-elle été un échec total ?

R : Non, ce serait une simplification. Barkhane a obtenu des succès tactiques importants (élimination de chefs terroristes, récupération d’armes). Mais stratégiquement, elle a échoué à endiguer l’expansion du terrorisme, et a même parfois alimenté le ressentiment anti-français. Son approche trop militaire et insuffisamment intégrée explique en partie ce bilan mitigé.

Q : La Russie est-elle plus efficace que la France contre le terrorisme au Sahel ?

R : Les preuves manquent. Les groupes Wagner/Africa Corps privilégient les méthodes expéditives et la protection des régimes plutôt que la contre-insurrection classique. Leur présence s’accompagne souvent d’atrocités contre les civils, ce qui peut à terme renforcer le recrutement des groupes terroristes. Leur efficacité à long terme reste à démontrer.

Q : Quel est l’intérêt de la France à rester engagée au Sahel ?

R : Plusieurs intérêts se superposent : sécuritaire (éviter que le Sahel ne devienne un sanctuaire terroriste menaçant l’Europe), économique (accès aux ressources, notamment l’uranium nigérien), politique (maintenir son statut de puissance mondiale), et migratoire (contrôler les flux vers l’Europe). La difficulté est de concilier ces intérêts avec le respect de la souveraineté des États sahéliens.

Q : Existe-t-il des solutions alternatives à l’intervention militaire ?

R : Oui, mais elles sont complexes et à long terme : renforcement des États de droit, développement économique inclusif, résolution des conflits communautaires, adaptation au changement climatique, éducation et création d’emplois pour les jeunes. Aucune solution purement militaire n’a jamais réussi à éradiquer le terrorisme sans s’attaquer à ses causes profondes.

L’histoire récente du Sahel nous offre une leçon géopolitique cruelle : les interventions militaires, même menées avec les meilleures intentions affichées, peuvent avoir des conséquences imprévues et désastreuses lorsqu’elles ignorent la complexité des réalités locales et les causes profondes des conflits. Le cas de la France au Sahel est emblématique de ce paradoxe : une puissance qui intervient pour combattre le terrorisme après avoir contribué, par une précédente intervention, à créer les conditions de son expansion.

Cette analyse de plus de 4000 mots a montré comment la politique africaine de la France, héritée de la période coloniale et perpétuée à travers les réseaux de la Françafrique, a progressivement perdu sa légitimité aux yeux des populations sahéliennes. De partenaire indispensable, la France est devenue, dans de nombreux pays, un bouc émissaire commode et un symbole de l’ingérence néocoloniale. Le rejet actuel n’est pas un accident, mais l’aboutissement logique de décennies de relations déséquilibrées, d’échecs sécuritaires patents, et de discours paternalistes.

L’avenir du Sahel se jouera désormais sans la France comme acteur militaire dominant. Cette nouvelle donne offre à la fois des risques (multipolarisation, compétition entre puissances) et des opportunités (émergence de solutions régionales, affirmation de souverainetés nationales). Une chose est certaine : la lutte contre le terrorisme ne pourra être gagnée que par une approche holistique qui combine sécurité, développement, gouvernance légitime et respect des spécificités culturelles et historiques de la région.

Pour aller plus loin dans votre compréhension de ces enjeux complexes, nous vous invitons à consulter notre analyse exclusive sur les stratégies de contre-insurrection au XXIe siècle, et à vous abonner à notre newsletter géopolitique pour recevoir des décryptages réguliers sur l’évolution de la situation au Sahel et en Afrique de l’Ouest.

Laisser un commentaire