
Je connais tout sauf moi-même. Je connais mes pensées. Je connais mes sentiments. Je connais mes actions. Mais je ne connais pas le « je » qui pense ces pensées, ressent ces sentiments et accomplit ces actions. Ce « je », tel un chef d’orchestre invisible, assemble les différents instruments d’un orchestre mental – pensées, sentiments, souhaits, souvenirs et actes – en une harmonie de personnalisation.
Appréciant l’harmonie de la musique, nous remarquons à peine le chef d’orchestre. En appréciant l’harmonie de la vie, une personne reconnaît à peine le « je » qui maintient les différents processus mentaux ensemble, assurant l’harmonie de la personnalisation. Il faut la rupture de l’harmonie – la dissonance de la personnalisation – pour rechercher ce chef d’orchestre invisible, ce sentiment de « je » qui fournit l’expérience de base de la présence et de la réalité. La forme emblématique de l’expérience de la dissonance de la personnalisation est connue sous le nom de trouble de la dépersonnalisation et de la déréalisation.
La dépersonnalisation est le sentiment douloureux d’un « moi » modifié, inconnu et irréel. C’est une forme négative de la découverte du « moi ». Le sentiment de « moi » est découvert à travers la douleur de son manque ou de sa perte. Une personne se sent différente, incomplète, pas réelle et « pas moi-même ». Les pensées, les sentiments, les souvenirs, les actions et la perception de son propre corps lui paraissent étranges et étrangers, comme s’ils n’étaient pas les miens. L’expérience de l’irréalité de son propre « moi » s’accompagne souvent d’un sentiment d’irréalité du monde environnant. C’est ce qu’on appelle la déréalisation : Les choses environnantes sont perçues comme éloignées, détachées ou séparées du « moi » par une barrière invisible. Les personnes souffrant de déréalisation disent souvent qu’elles se sentent comme dans un brouillard, un rêve ou un film.
La dépersonnalisation-déréalisation a la réputation d’être un phénomène particulièrement incompréhensible et presque impossible à décrire. L’étrange contradiction entre l’objectif et le subjectif est particulièrement surréaliste.
L’une des formes de cette contradiction est appelée la qualité « comme si ». Les sentiments selon lesquels mon « moi » ou le monde qui m’entoure ne sont pas réels sont perçus uniquement comme mes propres expériences subjectives, tout en reconnaissant clairement que, objectivement, mon « moi » et le monde qui m’entoure sont en fait identiques. Cette connaissance rationnelle de la réalité objective rend les sentiments irrationnels d’irréalité subjective encore plus effrayants et inquiétants. Le dialogue intérieur entre un « je » qui ressent subjectivement l’irréalité et un autre « je » qui connaît objectivement la réalité déclenche souvent une auto-analyse obsessionnelle accablante.
Une autre forme de contradiction entre le subjectif et l’objectif se manifeste dans le contraste frappant entre la façon normale dont une personne dépersonnalisée est perçue par les autres et la façon inquiétante et sinistre dont elle se perçoit elle-même. Extérieurement, cette personne a une apparence et un comportement tout à fait normaux. Mais intérieurement, elle étouffe dans la folie inquiétante de se sentir étrange, irréelle et pas elle-même. Ni la famille, ni les amis, ni même parfois les professionnels de la santé ne comprennent les difficultés et les souffrances des personnes dépersonnalisées. Elles se sentent piégées dans la bulle aliénante de l’irréalité et constatent avec amertume que personne ne semble prendre leur état au sérieux.
De nos jours, la dépersonnalisation-déréalisation semble être diagnostiquée plus fréquemment. Certains attribuent ce phénomène aux tendances modernes susceptibles de provoquer une dépersonnalisation, telles que la légalité du cannabis, la numérisation agressive de la vie et l’isolement social induit par le COVID-19. Malheureusement, la dépersonnalisation n’est pas souvent guérie. Elle reste presque aussi infâme et résistante aux traitements qu’elle l’était il y a 15 décennies, lorsqu’elle a été décrite pour la première fois.
Les outils de traitement actuels, de la stimulation électromagnétique du cerveau de haute technologie à la méditation psychédélique ancrée dans l’antiquité, présentent des preuves d’efficacité douteuses. La gamme standard de produits pharmaceutiques – principalement les antidépresseurs et les anxiolytiques – réduit souvent l’anxiété, les obsessions et la dépression qui accompagnent la dépersonnalisation-déréalisation, mais affecte rarement le sentiment d’irréalité lui-même.
La psychothérapie apporte une aide pour soulager la douleur de la dépersonnalisation. Parmi l’abondance des thérapies, la psychanalyse présente un avantage particulier : elle parle le même langage que la dépersonnalisation. Il s’agit du langage de la dissociation, la conception psychanalytique clé dont découle la compréhension actuelle de la dépersonnalisation-déréalisation.
Formulée à l’origine par le psychiatre français Pierre Janet et façonnée par le père de la psychanalyse Sigmund Freud, la conception de la dissociation est basée sur l’idée psychanalytique clé de la psyché humaine comme étant l’interrelation des processus conscients et inconscients. La bible contemporaine de la santé mentale, le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, emprunte la conception psychanalytique de la dissociation et distingue la grande catégorie des troubles dissociatifs. Le trouble de la dépersonnalisation et de la déréalisation est présenté comme une catégorie essentielle de cette classe.
La dissociation fait référence à la division de l’activité mentale intégrale en processus distincts : partiellement conscients et partiellement inconscients. L’unité d’une expérience intégrale de « mes pensées » et de mon « je » qui pense « mes pensées » se divise en deux expériences distinctes : l’expérience de mes pensées et l’expérience du « je » qui pense « mes pensées ».
Cette scission se traduit par un sentiment étrange de déconnexion – dissociation – entre mon « je » et mon activité mentale. Les personnes souffrant de dépersonnalisation-déréalisation décrivent fréquemment le sentiment d’être divisées en deux « moi » : un « moi » qui agit et un autre « moi » qui observe et analyse ces actions. L’une des descriptions les plus célèbres est celle de Freud lui-même, qui a analysé en profondeur sa propre déréalisation développée lors de sa visite à l’Acropole[1].
Grand connaisseur de l’Antiquité, Freud, pour la première fois de sa vie, se trouve sur l’Acropole. Le contact direct avec un symbole sacré du berceau de la culture européenne devient trop écrasant. La conscience de Freud ne parvient pas à contenir les émotions contradictoires. Les couches de la réalité se sont déplacées. Un étrange sentiment d’illusion le transperce lorsqu’il dit : « Ce que je vois ici n’est pas réel. »
Diagnostiquant cette situation comme une déréalisation, Freud dissèque sa dissociation en un « moi » qui fait l’expérience de l’irréalité et un autre « moi » qui observe et analyse le premier « moi ». Comparant la déréalisation et la dépersonnalisation, Freud conclut qu’elles sont toutes deux liées à la « double conscience » ou au « dédoublement de la personnalité« , lorsque « nous tenons à garder quelque chose en dehors de nous ». Cette formulation freudienne traduit la compréhension psychanalytique de la dissociation comme un moyen de faire face à l’insupportable « quelque chose » en le gardant « hors de nous », partiellement subconscient.
Il existe deux formes pour garder l’insupportable « hors de nous » : le refoulement et la dissociation. Le refoulement consiste en une suppression pure et simple, sans possibilité de réflexion consciente sur ce qui a été refoulé. La dissociation est beaucoup plus complexe. Elle entretient l’insoutenable, la dualité à la fois douloureuse et provocatrice qui consiste à maintenir l’insoutenable « hors de nous » en pensant de manière obsessionnelle à ce qui est là « hors de nous ». La dissociation exacerbe la réflexion sur l’insupportable. C’est comme si l’on voyait quelque chose dans le brouillard de la dépersonnalisation et que l’on ressentait le besoin intense de briser ce brouillard et de voir enfin clair. Une personne dépersonnalisée est souvent déjà en train de dialoguer avec son inconscient, de s’auto-analyser et d’essayer de découvrir ses sentiments sous-jacents et leur signification.
La dépersonnalisation apparaît donc comme un état qui ouvre l’accès à l’exploration de l’inconscient. La dualité entre le « je » qui agit et le « je » qui observe, si caractéristique de la dépersonnalisation, est très proche d’un dialogue avec son propre inconscient. La thérapie psychanalytique aide à développer ce dialogue en un processus d’auto-investigation pour comprendre les parties de son propre « moi » qui sont cachées parce que trop complexes ou trop honteuses.
La psychanalyse révèle ces parties cachées du « moi ». Souvent, elles sont enracinées dans les perturbations des piliers de l’identité stable de l’enfance: l’expérience d’être suffisamment aimé en tant qu’enfant et de voir son propre amour accepté par les autres, principalement par les parents. Les thèmes de la mort, de la maladie, des distorsions corporelles et d’autres menaces pour l’identité peuvent être associés aux parties du « moi » qui ne sont pas restées pleinement conscientes.
L’exploration de ces thèmes et conflits insupportables diminue la tension qui provoque la dissociation. Plus la compréhension et l’acceptation de la vie intérieure sont profondes, moins la dépersonnalisation est intense. Le ton auto-accusateur et souvent honteux du « je » observateur-analyste rend le détachement et l’irréalité de la dépersonnalisation particulièrement blessants. La thérapie psychanalytique facilite la transformation de ce ton dur en une compréhension respectueuse et contenante qui permet à la personne souffrant de dépersonnalisation de maintenir ensemble les différentes parties de son « moi ».
La psychanalyse n’a pas de baguette magique pour guérir la dépersonnalisation. Mais elle s’accorde avec les caractéristiques les plus intrinsèques de la dépersonnalisation et est capable de s’attaquer aux racines les plus cachées de la dépersonnalisation.
Références
[1] Les citations ci-dessous sont tirées du principal article freudien sur la déréalisation : Un trouble de la mémoire sur l’Acropole. Dans The Standard Edition of the Complete Psychological Works of Sigmund Freud, Vol. 22, traduit par J. Strachey, Hogarth, Londres, pp. 239-248.
