L’histoire du Burkina Faso est souvent résumée à l’ère charismatique et révolutionnaire de Thomas Sankara. Pourtant, les décennies et même les siècles qui ont précédé son arrivée au pouvoir constituent un récit tout aussi fascinant, riche en résistance, en transformations sociales et en luttes pour l’autodétermination. Ce pays d’Afrique de l’Ouest, dont le nom signifie « Terre des hommes intègres », porte en lui les traces d’une civilisation ancienne, de royaumes structurés et d’un combat acharné contre la domination coloniale.
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Cet article se propose de remonter le temps pour explorer en profondeur l’histoire méconnue du Burkina Faso avant Thomas Sankara. Nous naviguerons à travers les époques précoloniales, marquées par des entités politiques organisées comme le royaume mossi de Ouagadougou. Nous analyserons ensuite le choc de la colonisation française, ses mécanismes d’exploitation et les formes de résistance qu’elle a suscitées, notamment la sanglante guerre du Bani-Volta. Enfin, nous retracerons le chemin sinueux vers l’indépendance et les premiers régimes politiques qui ont façonné l’État voltaïque naissant, avec des figures comme Maurice Yaméogo.
Comprendre cette période est essentiel pour saisir les racines des défis et des aspirations du Burkina Faso contemporain. Loin d’être une simple préface, cette histoire constitue le socle sur lequel se sont construites les identités et les dynamiques politiques du pays. Elle révèle une résilience et une quête de souveraineté qui trouvent leur aboutissement, bien que complexe, dans les événements ultérieurs. Plongeons ensemble dans ce passé riche et mouvementé, indispensable à la compréhension de l’Afrique de l’Ouest d’aujourd’hui.
Le Burkina Faso précolonial : une mosaïque de royaumes et de chefferies
Contrairement au récit colonial qui présentait souvent l’Afrique comme une terre sans histoire, le territoire de l’actuel Burkina Faso était, avant l’arrivée des Européens, organisé en une constellation d’entités politiques structurées et dynamiques. Cette organisation précoloniale démontre l’existence d’une civilisation africaine complexe, avec ses propres systèmes de gouvernance, d’économie et de relations sociales.
Les principaux royaumes et groupes ethniques
Le paysage politique était dominé par plusieurs royaumes et aires culturelles bien définies :
- Le royaume mossi de Ouagadougou : C’était l’entité la plus puissante et la plus centralisée, dirigée par le Mogho Naaba (roi). Les Mossi, excellents cavaliers et guerriers, avaient construit un État hiérarchisé avec une administration efficace qui perdura pendant des siècles.
- Le Gurma : Pays des Gourmantché et des Bêmbas, situé à l’est.
- Le Guiriko : Territoire des Bobo et des Jula (ou Dioula), réputés pour leur artisanat et leur commerce.
- Le Bisa : Pays des Bissa, connus pour leur agriculture.
- Le Liptako : Région des Peuls et des Bella, marquée par la culture pastorale et l’influence de l’islam.
Ces entités entretenaient des relations complexes, faites d’alliances, d’échanges commerciaux (notamment grâce aux réseaux transsahariens) et parfois de conflits. Le voyageur français Louis Gustave Binger, dans son récit Du Niger au Golfe de Guinée (1888), témoigne de cette organisation en décrivant son séjour à la cour de Bokari Koutou, fils du roi de Ouagadougou. Ses observations offrent un aperçu précieux de la vie politique et sociale à la veille de la colonisation.
La résistance à la colonisation française et la chute des royaumes
La fin du XIXe siècle est marquée par la « course au clocher » européenne en Afrique. La France, cherchant à relier ses possessions du Sénégal à celles du golfe de Guinée, se heurte aux royaumes de l’intérieur. La résistance la plus emblématique fut celle menée par Bokari Koutou (ou Wobogo), devenu Mogho Naaba en 1890. Face à l’avancée des troupes du commandant Voulet et Chanoine, il organisa une défense acharnée pour préserver la souveraineté de son royaume.
Malgré le courage et la détermination des combattants mossi, la supériorité militaire française fut décisive. Les fusils modernes, les canons et les tactiques de guerre européenne eurent raison des armées traditionnelles. Après de violents affrontements et face à l’arrivée de renforts ennemis, le royaume de Ouagadougou tomba en juin 1896. Cet événement marqua un tournant : il ouvrit la voie à la conquête systématique du territoire, qui fut pratiquement achevée deux ans plus tard. En 1904, ces terres furent intégrées à l’Afrique-Occidentale française (AOF) sous le nom de « Colonie du Haut-Sénégal et Niger ».
La guerre du Bani-Volta (1915-1916) : une révolte sanglante
La domination coloniale ne fut jamais totalement acceptée. L’une des preuves les plus tragiques en est la guerre du Bani-Volta, aussi appelée révolte des Bwa. Elle éclata en réaction aux exactions coloniales, et surtout au recrutement forcé de tirailleurs « sénégalais » pour la Première Guerre mondiale. Des milliers d’hommes étaient enlevés à leurs villages pour aller se battre sur un front européen qui leur était totalement étranger.
Cette révolte, qui mobilisa plusieurs ethnies (Bwa, Marka, Sénoufo), fut l’une des plus importantes résistances à la colonisation française en Afrique de l’Ouest. Elle fut cependant écrasée avec une brutalité extrême. Les troupes coloniales menèrent une répression systématique, brûlant les villages et exécutant les chefs. Les pertes humaines sont estimées à plus de 30 000 personnes, un chiffre qui témoigne de la violence du choc colonial et du prix farouche payé pour la résistance.
La Haute-Volta coloniale : exploitation, démembrement et résilience
Le 1er mars 1919, la colonie de Haute-Volta est officiellement créée, avec Bobo-Dioulasso comme capitale. Cette création, motivée par des raisons administratives et économiques, est de courte durée. Le 5 septembre 1932, dans un souci d’« efficacité » budgétaire, l’administration coloniale dissout la Haute-Volta. Son territoire est morcelé et réparti entre la Côte d’Ivoire, le Soudan français (actuel Mali) et le Niger.
Cette période est l’une des plus sombres de l’histoire coloniale du pays. La population subit un système de discrimination et d’exploitation institutionnalisé :
- Travail forcé : Des centaines de milliers de Voltaïques furent contraints aux travaux forcés (chantiers, routes, plantations), souvent sans rémunération, pour servir les intérêts économiques des colons, notamment dans les plantations de Côte d’Ivoire.
- Code de l’indigénat : Les « indigènes » étaient soumis à un régime juridique d’exception. Des règles humiliantes étaient édictées, comme l’interdiction pour les enfants africains d’utiliser des bicyclettes ou de cueillir des fruits sur certains arbres, privilèges réservés aux enfants de colons. Toute infraction pouvait entraîner l’emprisonnement des parents.
- Démembrement culturel et politique : Le découpage du territoire a dispersé des communautés et fragilisé les structures sociales traditionnelles.
Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale et l’émergence d’une conscience politique nouvelle que la pression des élites voltaïques porta ses fruits. Le 4 septembre 1947, la Haute-Volta est rétablie dans ses frontières de 1932. Cette restauration est une première victoire politique majeure sur la voie de l’autodétermination.
Maurice Yaméogo : parcours du premier président de la Haute-Volta
La figure qui incarne la transition vers l’indépendance est incontestablement Maurice Yaméogo. Né le 31 décembre 1920 à Koudougou, fils de paysans mossi, son parcours est emblématique de celui des « évolués » africains de sa génération. Baptisé très jeune, il est formé au petit séminaire de Pabré, un creuset des futures élites, où il côtoie des personnalités comme Joseph Ki-Zerbo. Bien qu’il n’achève pas sa formation religieuse, elle lui ouvre les portes de la fonction publique coloniale.
Yaméogo gravit les échelons dans l’administration, d’abord en Haute-Volta puis en Côte d’Ivoire. Son engagement politique prend forme après la Seconde Guerre mondiale. Il milite activement pour la reconstitution de la Haute-Volta, ce qui lui vaut une certaine popularité. Habile manœuvrier, il parvient à se faire élire grand conseiller de l’AOF en 1948. Malgré des échecs électoraux, il persévère et fonde finalement l’Union démocratique voltaïque (UDV), une section locale du Rassemblement démocratique africain (RDA), parti panafricain proche de Félix Houphouët-Boigny.
L’accession au pouvoir et la marche vers l’indépendance
La loi-cadre Defferre de 1956, qui accorde une certaine autonomie aux colonies, change la donne. Aux élections de 1957, l’UDV remporte une large victoire à Koudougou. Yaméogo entre au gouvernement en tant que ministre de l’Agriculture, puis de l’Intérieur. À la mort du vice-président du Conseil, Ouezzin Coulibaly, en 1958, Maurice Yaméogo assure l’intérim puis est élu président du Conseil le 20 août 1958. C’est lui qui pilote les dernières étapes vers la souveraineté.
Le 11 décembre 1958, la Haute-Volta devient une République au sein de la Communauté française. Enfin, après des négociations avec Paris, l’indépendance totale est proclamée le 5 août 1960. Maurice Yaméogo en devient naturellement le premier président. Il est important de noter que son accession au pouvoir s’est faite avec le soutien, ou du moins l’assentiment, des autorités coloniales françaises, qui voyaient en lui un interlocuteur modéré capable de préserver leurs intérêts dans la région.
Le régime de Yaméogo (1960-1966) : entre espoirs et autoritarisme
Les débuts de la présidence Yaméogo sont porteurs d’espoir pour une nation nouvellement indépendante. Cependant, le régime va rapidement montrer ses limites et basculer vers l’autoritarisme et la mauvaise gestion.
Les réalisations et les orientations : Yaméogo tente de moderniser l’administration et d’engager le pays sur la voie du développement. Il opte pour une politique étrangère prudente, alignée sur la France et la Côte d’Ivoire voisine, et renonce à rejoindre la fédération du Mali (regroupant le Sénégal et le Soudan français) par crainte de l’influence du progressiste Modibo Keita. Cette décision, contraire aux idéaux panafricains de l’époque, est critiquée par une partie de l’élite intellectuelle.
Les dérives et les causes de la chute : Très vite, le régime se caractérise par :
- Un autoritarisme croissant : Réduction des libertés, musèlement de l’opposition (notamment du parti de Joseph Ki-Zerbo), contrôle de la presse.
- Une gestion économique désastreuse : Gabegie, corruption et train de vie fastueux du président et de son entourage, contrastant avec l’extrême pauvreté de la population.
- Une impopularité grandissante : La décision d’imposer l’austérité en janvier 1966, via une réduction drastique des salaires des fonctionnaires pour satisfaire les conditions du FMI, met le feu aux poudres.
Le 3 janvier 1966, une grève générale et des manifestations massives, soutenues par les syndicats et une grande partie de la population, paralysent le pays. L’armée, sous la direction du lieutenant-colonel Sangoulé Lamizana, intervient et contraint Yaméogo à la démission. C’est la fin du premier régime civil et le début d’une longue période d’intervention militaire dans la vie politique voltaïque.
L’ère des régimes militaires : de Lamizana à Zerbo (1966-1982)
Le coup d’État de 1966 inaugure une période d’instabilité où l’armée se présente comme l’arbitre et le garant de l’unité nationale. Le lieutenant-colonel (puis général) Sangoulé Lamizana prend les rênes du pays. Son régime, initialement présenté comme transitoire, va durer 14 ans (1966-1980).
Le régime de Sangoulé Lamizana : une longue parenthèse
Lamizana gouverne d’abord par décrets. En 1970, une nouvelle constitution est adoptée, prévoyant un retour progressif au civil. Elle instaure un système original avec un Premier ministre civil (Gérard Kango Ouédraogo) et un président militaire. Les tensions entre les deux hommes conduisent Lamizana à reprendre tous les pouvoirs en 1974. Une nouvelle tentative de démocratisation aboutit à son élection comme président civil en 1978, mais son régime est usé, miné par les difficultés économiques et les critiques.
Le 25 novembre 1980, il est renversé par un nouveau coup d’État mené par le colonel Saye Zerbo. Le Comité militaire de redressement pour le progrès national (CMRPN) est instauré. Le régime de Saye Zerbo est bref (1980-1982) et répressif. Il tente de lancer des réformes économiques impopulaires et interdit toute activité politique. Son manque de légitimité et son isolement conduisent à sa chute le 7 novembre 1982, orchestrée par de jeunes officiers subalternes menés par le médecin-commandant Jean-Baptiste Ouédraogo.
L’émergence de Thomas Sankara
Le régime de Jean-Baptiste Ouédraogo est fragile et divisé. En son sein émerge une figure radicale : le capitaine Thomas Sankara, nommé Premier ministre en janvier 1983. Ses discours anti-impérialistes et ses projets de réformes profondes inquiètent les conservateurs au sein de l’armée et les puissances étrangères. Arrêté en mai 1983, il est libéré grâce à l’intervention de son ami, le capitaine Blaise Compaoré. Le 4 août 1983, un coup d’État porte finalement Thomas Sankara au pouvoir, ouvrant un chapitre radicalement nouveau dans l’histoire du pays, qui sera bientôt rebaptisé Burkina Faso.
Héritages et continuités : ce que la période pré-Sankara a légué au Burkina
L’histoire du Burkina Faso avant Thomas Sankara n’est pas un simple prélude. Elle a légué au pays des structures, des tensions et des aspirations qui continuent de résonner aujourd’hui.
- Un État néocolonial fragile : L’indépendance négociée de 1960 a créé un État restant très dépendant de l’ancienne puissance coloniale, tant sur le plan économique que politique. Les régimes de Yaméogo et de Lamizana n’ont pas fondamentalement remis en cause ce lien.
- Une tradition de résistance populaire : De la guerre du Bani-Volta aux manifestations de 1966 qui ont chassé Yaméogo, le peuple burkinabè a démontré à plusieurs reprises sa capacité à se soulever contre l’injustice et l’oppression. Cette culture de la résistance a sans doute préparé le terrain pour l’adhésion populaire aux idéaux sankaristes.
- Une instabilité politique chronique : La succession de coups d’État entre 1966 et 1983 a instauré une culture du putsch et affaibli les institutions civiles, un problème qui a persisté bien après Sankara.
- La question de l’intégration nationale : La mosaïque ethnique et les anciens royaumes précoloniaux ont laissé un héritage de diversité que les régimes successifs ont eu du mal à gérer de manière équilibrée, parfois en favorisant certains groupes (comme les Mossi sous Yaméogo).
- Une économie extravertie et vulnérable : L’économie coloniale, basée sur l’extraction de ressources et la fourniture de main-d’œuvre pour les plantations ivoiriennes, a créé des dépendances structurelles que les premiers gouvernements indépendants n’ont pas réussi à briser.
En somme, Sankara n’est pas arrivé sur une table rase. Il a hérité d’un pays marqué par les séquelles du colonialisme, les échecs de ses premiers dirigeants, mais aussi animé par une soif de dignité et de changement que son discours a su capturer et amplifier de manière unique.
Questions fréquentes sur l’histoire du Burkina Faso avant Sankara
Quels étaient les principaux royaumes avant la colonisation ?
Les plus importants étaient le royaume mossi de Ouagadougou (le plus centralisé et puissant), le Gurma (Gourmantché), le Guiriko (Bobo et Jula), le Bisa (Bissa) et le Liptako (Peuls). Ils formaient une mosaïque politique et culturelle dynamique.
Pourquoi la Haute-Volta a-t-elle été dissoute en 1932 ?
Pour des raisons administratives et budgétaires. La France coloniale a jugé plus « économique » de répartir son territoire entre la Côte d’Ivoire, le Soudan français (Mali) et le Niger, facilitant l’exploitation de la main-d’œuvre voltaïque dans les plantations ivoiriennes.
Qui était Maurice Yaméogo et pourquoi a-t-il chuté ?
Il fut le premier président de la Haute-Volta indépendante (1960-1966). Sa chute est due à un régime autoritaire, à la corruption, à une mauvaise gestion économique et, facteur déclencheur, à une mesure d’austérité imposant des coupes salariales massives qui ont provoqué une révolte populaire et un coup d’État militaire.
Quelle est l’importance de la guerre du Bani-Volta ?
C’est l’un des épisodes les plus importants et tragiques de la résistance à la colonisation en Afrique de l’Ouest. Déclenchée en 1915 contre le recrutement forcé pour la Première Guerre mondiale, elle fut écrasée dans le sang (plus de 30 000 morts), montrant la violence extrême de la conquête et la détermination des populations à se défendre.
Comment Sankara est-il apparu sur la scène politique ?
Thomas Sankara émerge comme une figure radicale au sein du régime militaire instable de Jean-Baptiste Ouédraogo (1982-1983). Nommé Premier ministre, ses idées révolutionnaires provoquent son arrestation puis sa libération par ses partisans. Le coup d’État du 4 août 1983, mené par Blaise Compaoré, le porte finalement au pouvoir.
L’exploration de l’histoire du Burkina Faso avant Thomas Sankara nous révèle un récit dense, complexe et fondamental. Loin d’être un vide historique, cette période a forgé l’identité et les structures du pays. Des royaumes précoloniaux organisés à la résistance acharnée contre la colonisation, de la douloureuse expérience du travail forcé et du démembrement territorial aux espoirs déçus des premières indépendances, chaque étape a laissé une empreinte indélébile.
Cette histoire est celle d’un peuple constamment en lutte pour sa dignité et son autodétermination. Elle met en lumière les racines profondes des défis auxquels le Burkina Faso est encore confronté : la construction d’une nation unie à partir d’une grande diversité, la recherche d’une indépendance économique réelle, et la stabilisation d’institutions politiques légitimes. Mais elle montre aussi la formidable résilience et la capacité de mobilisation des Burkinabè.
Comprendre cette époque pré-sankariste est donc indispensable pour appréhender pleinement la révolution de 1983. Sankara n’a pas surgi de nulle part ; il a incarné une réponse radicale à des problèmes anciens – le néocolonialisme, l’injustice sociale, le manque de fierté nationale – dont les germes étaient présents dès les premiers jours de l’indépendance, voire avant. En revisitant cette histoire méconnue, nous honorons la mémoire de tous ceux, rois résistants, paysans révoltés, syndicalistes ou intellectuels, qui ont, chacun à leur manière, pavé la voie vers la « Terre des hommes intègres ». Leur combat rappelle que la souveraineté et la dignité se conquièrent et se préservent sans cesse.