Dévoiler le code émotionnel de l’art abstrait

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Points clés

  • Des (séries de) couleurs spécifiques sont associées à différentes émotions de base.
  • Les artistes et les non-artistes expriment leurs émotions de la même manière avec la couleur et la ligne.
  • Le langage visuel de l’art abstrait est compris par un algorithme informatique et par l’homme.
Journal of Vision/Creative Commons 4.0
Journal of Vision/Creative Commons 4.0

Les principaux auteurs de ce billet sont Dirk B. Walther (Université de Toronto) et Claudia Damiano (KU Leuven).

Vous est-il déjà arrivé de vous trouver devant une peinture abstraite, de ressentir une vague d’émotion mais de ne pas pouvoir en expliquer la raison ? La force de l’art abstrait réside dans sa capacité à transmettre un sens sans représenter un sujet spécifique. Une nouvelle étude publiée dans le Journal of Vision examine comment les gens associent des couleurs et des lignes particulières à des émotions dans l’art abstrait. Il est facile d’imaginer que nous associons certaines caractéristiques des peintures à des émotions spécifiques, comme les griffonnages sombres et nets à la colère, et les couleurs vives à la joie, mais dans quelle mesure ces caractéristiques sont-elles réellement expressives pour communiquer des émotions dans l’art abstrait ?

Pour répondre à cette question, Claudia Damiano, doctorante à l’université de Toronto, et Pinaki Gayen, étudiant en art invité à l’Indian Institute of Technology de Kharagpur, se sont installés à l’université OCAD (Ontario College of Art and Design) et ont demandé à des étudiants en art de réaliser des dessins abstraits représentant six émotions fondamentales : la colère, le dégoût, la peur, la tristesse, la joie et l’émerveillement, d’abord avec des crayons à papier, puis avec des crayons pastel colorés. Les chercheurs ont ensuite répété l’expérience avec des étudiants de l’université de Toronto qui n’étaient pas des artistes.

Les chercheurs ont quantifié les couleurs et les lignes des dessins à l’aide d’algorithmes informatiques – la fréquence des pixels de couleurs particulières, la densité et le nombre de lignes de contour, ainsi que leur angularité, leur longueur et leur orientation. Les résultats ont montré une utilisation systématique de couleurs et de lignes spécifiques pour représenter chaque émotion.

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Les gens utilisaient le rouge et le noir pour la colère, le brun, le vert et l’ocre pour le dégoût, le noir, le gris et le bleu pour la peur, et le jaune, l’orange, le cyan et le rose pour la joie et l’émerveillement. Les lignes aiguës, dentelées et courtes étaient généralement associées à des émotions négatives (désagréables), et les lignes longues et courbes à des émotions positives (agréables). Il est intéressant de noter que la façon dont les étudiants en art et les non-étudiants en art ont représenté les différentes émotions était remarquablement similaire. Cela suggère que les personnes avec ou sans formation artistique formelle utilisent la couleur et la forme pour exprimer des émotions de manière intuitive.

Cependant, c’est une chose d’utiliser des couleurs et des lignes pour exprimer des émotions et c’en est une autre de savoir si cette approche réussit réellement à transmettre des émotions. La première partie de l’étude porte sur ce que les gens font pour tenter d’exprimer des émotions (par exemple, les couleurs qu’ils utilisent), mais pour réussir à transmettre des émotions, il faut que les spectateurs reconnaissent les émotions souhaitées.

Pour tester l’accueil des spectateurs, les chercheurs ont utilisé un algorithme informatique pour essayer de prédire des émotions spécifiques à partir de dessins individuels. L’algorithme a comparé chaque dessin à l’ensemble des autres dessins et a tenté de deviner le sentiment exprimé. L’algorithme a réussi dans environ la moitié des cas, alors qu’une supposition aléatoire n’aurait été correcte que dans 17 % des cas. Les erreurs ne sont pas dues au hasard. La peur a été confondue avec la tristesse et l’émerveillement avec la joie en raison de la similitude de leurs palettes de couleurs.

L’algorithme s’est un peu mieux comporté pour les dessins des élèves non spécialistes en arts que pour ceux des élèves spécialistes en arts, probablement parce que les élèves spécialistes en arts ont montré leur style personnel unique dans leurs dessins. En d’autres termes, les dessins des étudiants en arts étaient moins semblables les uns aux autres que ceux des autres étudiants, et donc plus difficiles à interpréter. Dans l’ensemble, les émotions étaient plus facilement prévisibles à partir des dessins en couleur qu’à partir des dessins au trait, ce qui suggère que les couleurs sont plus efficaces que les traits pour transmettre les émotions, du moins d’après un ordinateur.

Comment ces prédictions se comportent-elles dans le monde réel ? Les chercheurs ont ensuite demandé à des étudiants belges de partager les émotions qu’ils voyaient dans les dessins. Les étudiants ont regardé les dessins créés par les participants canadiens un par un et ont choisi l’émotion qu’ils pensaient être représentée dans une liste de six options. Leur précision était similaire à celle de l’algorithme informatique. Une fois encore, les dessins en couleur étaient plus faciles à interpréter que les dessins au trait, et les émotions étaient plus souvent reconnues correctement dans les dessins des élèves non spécialistes des arts que dans ceux des élèves spécialistes des arts.

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Journal of Vision/Creative Commons 4.0
Journal of Vision/Creative Commons 4.0

Les résultats suggèrent que les gens peuvent intuitivement comprendre le contenu émotionnel de l’art abstrait et que certains indices visuels sont efficaces pour transmettre des émotions spécifiques. Ces résultats soutiennent la théorie de la simulation dans la science des émotions, qui prédit que nos associations entre caractéristiques abstraites et émotions reflètent les associations dans le monde réel, comme le visage d’une personne qui devient rouge lorsqu’elle est en colère.

En démystifiant le langage émotionnel de l’art abstrait, cette recherche pourrait ouvrir de nouvelles perspectives de collaborations interdisciplinaires et d’applications dans le monde réel, allant du maquillage pour transmettre efficacement les émotions dans les spectacles sur scène ou à l’écran à l’utilisation de couleurs et de formes pour transmettre des émotions dans la publicité ou les communications (par exemple, le jaune pour la joie à propos des produits de consommation, le rouge pour appeler à l’action contre l’injustice). Les décorateurs d’intérieur et les architectes pourraient exploiter le pouvoir émotionnel des lignes et des couleurs pour créer des environnements qui suscitent des réactions spécifiques : apaisement dans les aéroports ou les gares, émerveillement dans les établissements d’enseignement ou joie dans les maisons de retraite.

En fin de compte, cette œuvre2 nous rappelle le lien profond qui existe entre le monde visuel et notre paysage émotionnel intérieur. À mesure que nous apprenons comment les émotions sont exprimées et transmises avec succès aux autres, de nouvelles questions émergent sur le pouvoir de l’art. Le cognitivisme esthétique3 est une idée née en philosophie qui affirme que l’engagement dans les arts ne nous émeut pas seulement sur le plan émotionnel, mais qu’il génère également des avantages cognitifs, tels que l’acquisition de nouvelles connaissances et l’amélioration des capacités de réflexion (par exemple, la créativité). Les émotions intensifient l’engagement dans l’art et peuvent ouvrir la voie à l’exploration des différents bénéfices de l’art sur son public.

Références

1. Johnson-Laird, P. N. et Oatley, K. (2021). Emotions, simulation, and abstract art. Art & Perception, 9(3), 260-292.

2. Damiano, C., Gayen, P., Rezanejad, M., Banerjee, A., Banik, G., Patnaik, P., Wagemans, J. & Walther, D. B. (2023). La colère est rouge, la tristesse est bleue : Emotion depictions in abstract visual art by artists and non-artists. Journal of Vision, 23(4), 1-1.

3. Goodman, N. (1978). Ways of worldmaking. Hackett.