La finance est régulièrement désignée comme responsable des maux qui affligent notre société : surconsommation, destruction environnementale, inégalités croissantes, déclassement social. Pourtant, cette même finance pourrait-elle se transformer pour devenir un levier décisif de la transition écologique et sociale ? C’est la question centrale qu’explore Bertrand Badré, figure incontournable de la finance durable, dans cet entretien exclusif. Ancien directeur général de la Banque mondiale, conseiller du président Jacques Chirac et directeur financier de grands groupes comme le Crédit Agricole et la Société Générale, Badré a évolué au sommet du système financier international. Son parcours unique, qui l’a mené des coulisses du pouvoir à la création de son fonds d’investissement durable Blue Like an Orange Sustainable Capital, lui offre une perspective à la fois critique et constructive. Dans cette analyse approfondie, nous décortiquons son diagnostic du système, ses propositions de réforme et sa vision d’une finance qui pourrait enfin servir l’intérêt général. Comment passer d’un système « neutre » qui permet aussi bien le pire que le meilleur, à un système qui oriente activement les capitaux vers des projets durables ? La réponse se trouve dans une compréhension fine des mécanismes internes et une volonté farouche de faire dialoguer des mondes qui s’ignorent trop souvent.
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Le parcours d’un témoin privilégié : de l’intérieur du système à la critique constructive
Bertrand Badré insiste sur un point crucial : sa critique du système financier ne naît pas d’une révélation soudaine, mais d’un questionnement constant nourri par une expérience de première main. Son parcours académique prestigieux (HEC, Sciences Po, ÉNA, Inspection générale des finances) et professionnel (partner chez Lazard, directeur financier de grandes banques, directeur général de la Banque mondiale) l’a placé aux avant-postes des crises et des transformations majeures des dernières décennies. Il se décrit avec humour comme le « Forrest Gump de la finance », présent sur tous les fronts : à Londres pendant la bulle internet de 2000, à New York lors des attentats du 11 septembre 2001 et de l’effondrement financier qui a suivi, conseiller à l’Élysée pendant la guerre en Irak, et aux commandes de banques françaises durant la crise des subprimes entre 2007 et 2013. Cette position unique lui a permis de voir le système « s’effondrer sous ses pieds » et, par la suite, de participer activement à sa reconstruction au sein du Financial Stability Board, l’organisme chargé de coordonner la régulation financière internationale après 2008. Cette immersion totale lui confère une légitimité rare. Il n’est pas un observateur extérieur nourrissant une frustration ou une rancœur, mais un acteur qui a exercé des responsabilités majeures et qui, aujourd’hui, utilise cette expertise pour proposer des voies de réforme. Son approche est duale : un « job de jour » qui consiste à démontrer que l’on peut faire du bon travail, comme avec son fonds Blue Like an Orange, dans le système actuel, et un « job de nuit » qui vise à réformer ce même système pour le rendre plus efficace et plus juste.
Le diagnostic : un système financier « neutre » et ses limites
Le constat de Bertrand Badré est à la fois simple et profondément problématique. Le système financier actuel est, selon lui, fondamentalement « neutre ». Cette neutralité signifie qu’il ne discrimine pas activement entre les projets bénéfiques pour la société et ceux qui lui sont nuisibles. Schématiquement, le système n’empêche pas de financer des activités « très horribles » (comme certains projets extrêmement polluants ou socialement destructeurs), et ne récompense pas non plus de manière systémique les initiatives « très bien » (comme les énergies renouvelables ou l’économie circulaire). Il se contente de laisser faire, en évaluant principalement le risque et le rendement à court terme. Cette neutralité est la racine du problème. Elle explique pourquoi, malgré une prise de conscience croissante des enjeux climatiques et sociaux, les flux financiers continuent massivement à alimenter l’économie « brune ». Le système n’est pas conçu pour internaliser les externalités négatives (comme les émissions de CO2) ni pour valoriser correctement les externalités positives (comme la création d’emplois durables ou la protection de la biodiversité). Badré rejette cependant l’excuse facile. Il affirme avec force : « Les gens qui disent, bah, le système m’empêche, ce n’est pas vrai. » Des entreprises comme Patagonia ont pu émerger et prospérer dans ce cadre. Son fonds d’investissement en est la preuve vivante. La marge de manœuvre existe, mais elle est insuffisante. Agir à la marge, en dépit du système, ne suffira pas à opérer la transformation à l’échelle et à la vitesse requises par l’urgence climatique. Il faut donc travailler à modifier les règles du jeu pour que la neutralité cède la place à une orientation proactive des capitaux vers la durabilité.
Le rôle crucial et méconnu de la Banque mondiale
L’expérience de Bertrand Badré à la Banque mondiale, en tant que directeur général des finances, est un élément clé de sa réflexion. La Banque mondiale, souvent perçue comme une institution lointaine et technocratique, joue pourtant un rôle pivot dans la finance globale. Son mandat officiel est de lutter contre la pauvreté et de promouvoir une prospérité partagée. Concrètement, elle fournit des financements, des conseils et des solutions de recherche aux pays en développement. Son pouvoir d’influence est immense, car elle fixe des normes, établit des bonnes pratiques et a la capacité de mobiliser des capitaux privés colossaux via des mécanismes de garantie et de cofinancement. Badré y était présent à un moment charnière : celui de la réparation du système après la crise de 2008, mais aussi et surtout au moment de l’adoption des Objectifs de Développement Durable (ODD) en 2015 et de l’Accord de Paris sur le climat. Il a vu de l’intérieur comment une grande institution peut tenter de « remettre l’économie mondiale sur une trajectoire un peu plus durable, résiliente et inclusive ». Cette expence lui a enseigné deux leçons majeures. Premièrement, les décisions prises dans ces enceintes ont des répercussions concrètes sur des milliards de vies. Deuxièmement, la bataille pour une finance durable ne se gagnera pas uniquement dans les capitales occidentales (Washington, Bruxelles, Paris), mais nécessite impérativement l’adhésion et la participation active des pays émergents et en développement. Sans eux, aucun objectif climatique ou social ne pourra être atteint.
La finance durable : entre opportunité dans le système actuel et nécessité de réforme
Bertrand Badré incarne lui-même la dualité de la finance durable. D’un côté, son « job de jour » avec Blue Like an Orange Sustainable Capital démontre qu’il est possible, ici et maintenant, d’investir avec une double logique de rendement financier et d’impact social et environnemental mesurable. Son fonds cible des entreprises dans les marchés émergents qui contribuent directement aux ODD, prouvant que la rentabilité et l’impact ne sont pas antagonistes. Cette approche pragmatique est essentielle pour convaincre le milieu financier traditionnel. Elle montre la voie et crée des références. D’un autre côté, son « job de nuit » consiste à identifier et à promouvoir les réformes structurelles nécessaires pour que ces initiatives ne restent pas des exceptions marginales, mais deviennent la norme. Il plaide pour une transformation profonde des règles comptables, des exigences de reporting, des critères de risque des banques centrales et des cadres réglementaires. L’idée est de faire en sorte que le « prix » des actifs reflète leur véritable coût sociétal et environnemental. Par exemple, intégrer le risque climatique dans les stress tests des banques, ou obliger les entreprises à publier un reporting extra-financier standardisé et audité. Pour Badré, il ne s’agit pas de « casser » la finance, mais de la réorienter en modifiant ses signaux incitatifs fondamentaux, pour qu’enfin, faire le bien soit aussi et systématiquement la option la plus rentable à long terme.
L’urgence d’inclure les pays émergents dans la transition
Un des points les plus forts de l’analyse de Badré est son insistance sur la dimension géopolitique de la transition. Il le répète : « On ne réussira pas les objectifs de développement durable, on ne réussira pas la transition climatique […] si les pays émergents et en développement ne sont pas avec nous. » Cette affirmation est cruciale. Les économies occidentales, responsables historiques de l’essentiel des émissions de gaz à effet de serre, ne peuvent imposer leur modèle de transition à des pays dont la priorité immédiate est souvent le développement économique et la lutte contre la pauvreté. Badré prend l’exemple de la Chine, qu’il cite dans l’entretien. Il note que le pays a intégré le concept de « civilisation écologique » dans son discours officiel, tout en continuant à construire des centrales à charbon pour faire fonctionner son économie et sortir des centaines de millions de personnes de la pauvreté. Cette contradiction apparente illustre le défi : il faut concevoir des trajectoires de développement qui soient à la fois rapides, inclusives et bas-carbone. La finance a ici un rôle clé à jouer en rendant les technologies vertes accessibles et financièrement attractives pour ces pays. Les mécanismes de financement mixte (blending), où les fonds publics ou philanthropiques absorbent une partie du risque pour attirer les capitaux privés vers des projets durables dans les pays du Sud, sont selon lui une piste essentielle. Sans justice et équité dans la transition, celle-ci échouera.
La responsabilité individuelle des acteurs financiers
Bertrand Badré adresse un message sans concession aux professionnels de la finance. Reprenant les mots qu’il a lui-même entendus, il leur lance : « Ne me faites pas croire en plus que vous ne savez pas ce que vous faites. » Cette phrase résume sa conviction quant à la responsabilité personnelle des acteurs du secteur. Ce sont souvent des individus hautement diplômés, bien rémunérés et bien informés. Ils ne peuvent donc se cacher derrière l’excuse de l’ignorance ou se réfugier derrière le respect aveugle des règles (« ne vous cachez pas derrière des règles »). Chaque décision d’investissement, de prêt ou de structuration de produit financier est un choix qui a des conséquences. La neutralité du système n’est pas une fatalité qui absout de toute responsabilité ; c’est au contraire un cadre dans lequel l’agent moral conserve son libre arbitre. Badré appelle donc à un sursaut éthique et à une prise de conscience de leur pouvoir au sein de la machine financière. Chaque trader, chaque analyste crédit, chaque gérant de fonds peut, à son niveau, orienter les flux vers des activités plus vertueuses. Cette responsabilité individuelle est le complément indispensable aux réformes systémiques. C’est la combinaison des deux – des règles du jeu modifiées et des acteurs qui jouent le jeu avec une nouvelle intention – qui permettra une transformation réelle.
Faire dialoguer les mondes : la clé du changement
La conclusion pratique que tire Bertrand Badré de son parcours est l’impérieuse nécessité de décloisonner les débats. « Je pense qu’on crève aujourd’hui du fait que les gens ne se parlent pas, et que chacun pense avoir raison », affirme-t-il. Son expérience à l’intersection du public et du privé, de l’Occident et du reste du monde, de la macrofinance et de l’investissement micro, lui a appris la valeur du dialogue et de la connexion entre points de vue antagonistes. Les régulateurs parlent entre eux, les banquiers entre eux, les ONG entre elles, mais les échanges entre ces sphères sont trop rares et souvent conflictuels. Or, la complexité des défis (climat, inégalités, biodiversité) exige une intelligence collective. Badré se voit aujourd’hui comme un « traducteur » ou un « connecteur », utilisant sa crédibilité pour faire se comprendre des univers qui s’ignorent. Il s’agit de construire un langage commun entre la finance, qui pense en termes de risque/rendement, et les acteurs sociaux et environnementaux, qui pensent en termes d’impact. Ce dialogue est la condition sine qua non pour concevoir des instruments financiers innovants, des politiques publiques efficaces et des partenariats public-privé robustes qui permettront de mobiliser les milliers de milliards de dollars nécessaires à la transition juste.
Les leviers concrets pour réformer le système financier
Au-delà du constat et des principes, quelles sont les actions concrètes à mener ? Badré, de par son expérience, en identifie plusieurs. Premièrement, la régulation : il faut continuer à renforcer et à harmoniser au niveau international les exigences de transparence (comme la taxonomie verte européenne) et de gestion des risques climatiques. Deuxièmement, le rôle des banques centrales et des superviseurs est primordial. En intégrant les risques environnementaux dans leur surveillance et en favorisant les actifs verts via leurs politiques (comme les opérations de refinancement ciblées), elles peuvent envoyer un signal puissant à tout le système. Troisièmement, la réforme de la comptabilité est un chantier majeur mais sous-estimé. Les normes comptables actuelles ne permettent pas de refléter la valeur réelle du capital naturel ou social. Quatrièmement, il faut développer massivement les marchés des obligations vertes, sociales et durables (les « green bonds »), et s’assurer de leur intégrité via des standards exigeants pour éviter l’écoblanchiment (« greenwashing »). Cinquièmement, l’innovation financière doit être encouragée pour créer des produits qui lient directement la performance financière à la réalisation d’objectifs sociaux ou environnementaux. Enfin, et c’est peut-être le plus important, il faut éduquer et former une nouvelle génération de financiers qui auront une compréhension systémique des enjeux et la volonté d’agir en conséquence. Ces leviers, actionnés de concert, peuvent faire basculer le système de sa neutralité passive vers une dynamique positive.
L’analyse de Bertrand Badré offre une feuille de route à la fois réaliste et ambitieuse pour la transformation du système financier. Elle évite deux écueils : l’angélisme qui croit que la bonne volonté des acteurs suffira, et le cynisme qui estime le système trop puissant pour être changé. Son parcours démontre qu’il est possible d’agir à l’intérieur du système pour démontrer la viabilité d’une autre finance, tout en travaillant sans relâche à en réformer les fondations. Le message central est que la finance n’est pas une fatalité. C’est une construction humaine, avec ses règles, ses biais et ses inerties, mais donc perfectible. La neutralité actuelle du système est son plus grand défaut, mais aussi son point de levier : puisqu’il ne récompense ni ne pénalise explicitement, il laisse une marge d’action à ceux qui, comme Badré, décident de l’utiliser pour le bien commun. L’urgence climatique et sociale exige que cette marge devienne la norme. Cela passera par une combinaison de réformes réglementaires courageuses, d’innovation financière audacieuse, d’inclusion des pays du Sud et, surtout, par la responsabilisation de chaque acteur financier. Comme le conclut Badré, l’avenir ne se fera pas sans, ni contre, la finance, mais avec une finance profondément réinventée. La transition est déjà en marche ; à nous de l’accélérer.
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