
Derrière chaque comportement que l’on juge un peu vite se cache souvent une histoire d’enfance, de solitude et de repères manquants. Et si, au lieu de demander « pourquoi sont-ils comme ça ? », on apprenait à demander « qu’est-ce qui leur est arrivé ? »
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Il est vingt-deux heures un samedi soir, à Lyon. Dans une chambre étudiante de neuf mètres carrés, une jeune femme de vingt-deux ans arrivée d’Abidjan six mois plus tôt regarde son téléphone. Elle a réussi son concours. Elle a trouvé un logement. Elle a validé son inscription. Sur le papier, tout va bien, et c’est exactement ce qu’elle raconte à ses parents lors de leur appel hebdomadaire. Mais quand le silence retombe dans sa chambre, il n’y a personne à qui parler. Personne à appeler. Personne, tout simplement. Alors elle rallume son écran, parce que l’écran, lui, répond toujours.
Cette scène, des milliers de jeunes de la diaspora africaine la vivent en silence. Et c’est souvent d’elle que naissent, plus tard, les comportements que nos familles jugent dans les groupes WhatsApp et les repas du dimanche. Pour comprendre vraiment ce qui se joue, il faut accepter de regarder plus loin que ce que l’on voit à la surface.
Une solitude que personne n’avait anticipée
On prépare nos jeunes académiquement pour partir étudier à l’étranger. On célèbre leur départ, on consent parfois à d’énormes sacrifices financiers, on rêve de leur réussite. Mais on oublie presque toujours une question essentielle : sont-ils prêts, émotionnellement, à affronter la distance, l’isolement et la pression ?
Les données sont éloquentes. Une vaste enquête mondiale menée dans 142 pays a révélé que les 19-29 ans forment aujourd’hui la tranche d’âge la plus touchée par le sentiment de solitude, devant même les personnes âgées. Une étude de longue durée publiée récemment estime que ce sentiment est passé, chez les jeunes adultes, de 41 % à 58 % en quatre ans. Autrement dit, près de six jeunes sur dix se sentent seuls.
Le paradoxe, c’est que l’outil vers lequel ces jeunes se tournent en premier pour se sentir moins seuls — le téléphone, les réseaux sociaux — est précisément celui qui aggrave souvent leur isolement. Des chercheurs ont montré que les utilisateurs les plus actifs des réseaux sociaux sont deux fois plus susceptibles de se sentir seuls que les autres. Plus on fait défiler, plus on se sent seul ; plus on se sent seul, plus on fait défiler.
« Comment veux-tu appeler ta famille au pays pour dire que tu ne vas pas bien, quand tes parents se sont endettés pour financer ton départ ? »
C’est tout le drame de la pression de réussir. Le jeune expatrié cumule plusieurs fragilités en même temps : isolement social, précarité, absence de réseau familial, et une injonction silencieuse à ne jamais montrer sa détresse. Dans ces conditions, chercher désespérément un peu de chaleur humaine n’est pas un vice. C’est un réflexe de survie.
Le programme invisible que nous portons tous
Avez-vous déjà eu l’impression, dans vos relations, de rejouer un scénario que vous n’avez pas écrit ? De vous demander « pourquoi est-ce toujours la même histoire ? » Pourquoi certains s’attachent si vite qu’ils en étouffent l’autre, tandis que d’autres fuient dès que les sentiments deviennent sérieux ?
La réponse ne se trouve pas toujours dans votre dernière rupture. Elle remonte bien plus loin, jusqu’à ce que le psychiatre britannique John Bowlby a appelé les modèles internes opérants. Dès les premières années de vie, expliquait-il, l’enfant construit une sorte de carte intérieure de ce que « aimer » veut dire. Cette carte répond à deux questions fondamentales : l’autre sera-t-il là quand j’aurai besoin de lui ? Et suis-je digne d’être aimé sans conditions ?
Un enfant qui grandit auprès d’une figure parentale disponible, chaleureuse et cohérente développe généralement un attachement sécurisant : la certitude profonde que l’amour ne disparaît pas quand on fait une erreur. Devenu adulte, il pourra s’engager sans craindre en permanence l’abandon, montrer sa vulnérabilité, et dire non sans avoir peur de perdre l’autre.
Mais un enfant qui a appris que l’amour se mérite — par les bons résultats, par la soumission aux attentes, par le comportement « parfait » — peut développer un attachement plus insécurisé, sous deux formes :
- L’attachement anxieux, qui pousse à s’accrocher, à quémander sans cesse la validation, et à accepter des situations qu’on refuserait en temps normal, par peur de la solitude.
- L’attachement évitant, qui a intégré que se montrer vulnérable finit toujours par faire mal. On garde alors tout le monde à distance et l’on préfère les liens superficiels, qui ne risquent pas de blesser.
Ce n’est pas une fatalité, et ce n’est jamais figé : le parcours de vie et les expériences vécues peuvent tout faire évoluer. Mais ce « programme » continue de tourner en arrière-plan, et il influence nos choix bien avant qu’on en ait conscience.
Quand l’exil fragilise la transmission
Ce qui rend ce mécanisme si difficile à comprendre, c’est que les parents ne le font jamais exprès. L’une des choses les plus délicates à faire entendre, en consultation, à un père ou à une mère, c’est celle-ci : vous n’avez pas mal aimé votre enfant. Vous avez essayé de l’aimer comme vous, vous avez été aimé.
Certains spécialistes vont jusqu’à décrire l’immigration comme un traumatisme en soi : le deuil de sa langue, de sa culture, de son pays. Le parent trop occupé à survivre émotionnellement à sa propre perte peut devenir, sans le vouloir, moins disponible. Il est là, mais il n’est pas tout à fait là. Et l’enfant hérite parfois d’une tristesse ou d’une anxiété diffuse qu’il ne comprend pas, parce qu’il n’a pas vécu cet exil lui-même.
Une synthèse de seize études portant sur plus de 7 000 personnes a mis en évidence un lien statistique : les adultes ayant un style d’attachement insécurisé — anxieux comme évitant — tendent à multiplier davantage les relations, et cette corrélation se renforce chez les populations en situation de vulnérabilité, précisément celles qui vivent l’isolement ou la précarité. Pour la personne anxieuse, chaque nouvelle relation est une quête de réassurance. Pour la personne évitante, c’est une manière de maintenir la distance. Dans les deux cas, on cherche à combler un vide que personne n’a jamais appris à nommer.
Deux messages contradictoires transmis depuis des générations
Il y a un autre héritage, plus visible celui-là, dont nos communautés parlent rarement à voix haute. Depuis des générations, on a souvent transmis aux garçons l’idée que l’expérience et les conquêtes forgeaient la valeur d’un homme — dans les mots, mais aussi dans les blagues et les silences approbateurs d’un oncle lors du repas du dimanche. Et l’on a transmis aux filles l’injonction exactement inverse, sans toujours leur donner les outils pour naviguer entre les deux.
Ces deux messages, transmis côte à côte, produisent une contradiction que personne n’assume. Car si l’on félicite le neveu pour ses aventures tout en baissant les yeux sur la cousine, on oublie une question simple : avec qui, exactement, ces jeunes hommes étaient-ils censés faire ces fameuses « expériences » ? Les enfants, eux, enregistrent tout — le compliment adressé au garçon, le regard porté sur la fille — bien avant de comprendre ce que cela signifie.
À cela s’ajoute, pour une partie de la jeunesse, une rupture de transmission. Loin des repères familiaux, culturels ou religieux qui servaient autrefois de boussole, certains se retrouvent dans un vide qu’ils comblent avec ce qu’ils trouvent : les influenceurs, les séries, les tendances des réseaux. Et il serait malhonnête d’attribuer tout cela aux seules blessures d’enfance : la responsabilité individuelle et les choix conscients comptent aussi. La liberté sans repères peut devenir une autre forme d’enfermement.
Regarder autrement, agir concrètement
Comprendre n’est pas excuser. C’est se donner les moyens d’agir plus justement — envers nos enfants, envers les autres, et envers nous-mêmes. Voici ce que les spécialistes identifient comme les vrais facteurs de protection.
Pour les parents : offrir une sécurité qui ne coûte rien
La bonne nouvelle, c’est que la sécurité émotionnelle d’un enfant ne se construit ni avec un diplôme ni avec de l’argent. Elle tient dans trois choses accessibles à tous :
- La présence : être réellement là, pas seulement physiquement.
- La cohérence : un amour qui ne se retire pas au premier échec ou à la première déception.
- L’honnêteté envers soi : regarder ce que l’on a reçu de ses propres parents pour décider, consciemment, ce que l’on veut transmettre à son tour.
Un enfant qui grandit avec la certitude qu’il sera aimé même quand il déçoit, même quand il échoue, n’aura peut-être pas besoin de courir toute sa vie après une approbation qu’on ne lui aura jamais accordée gratuitement.
Pour les jeunes, filles et garçons : protéger sa capacité d’aimer
Aucune relation, aussi belle soit-elle, ne pourra jamais guérir à elle seule les blessures du passé. Se préserver, ce n’est pas se priver : c’est se respecter. Cela passe par des valeurs concrètes — le respect de soi et de l’autre, la capacité de communiquer, et surtout celle de dire non à ce qui ne nous convient pas. Chaque déception accumulée laisse une marque sur notre rapport à l’engagement ; il s’agit donc de protéger, aujourd’hui, la personne aimante que l’on veut être demain.
Pour tous : recréer du lien
La différence entre les jeunes qui s’en sortent et ceux qui sombrent tient souvent à quelques facteurs simples : recréer des liens sociaux, communautaires et intergénérationnels ; oser exprimer ses besoins et ses émotions ; aller chercher de l’aide. Et pour tout ce qui touche à la détresse profonde, à l’anxiété ou aux symptômes dépressifs — dont on sait qu’ils progressent chez les jeunes adultes — consulter un professionnel de santé mentale n’est pas un luxe, c’est un soin comme un autre.
La question qui change tout
La prochaine fois que vous verrez une jeune personne enchaîner les relations ou fuir tout engagement, résistez à la première question qui vient : « pourquoi est-elle comme ça ? » Posez-vous plutôt celle-ci : « qu’est-ce qui lui est arrivé ? » Qui l’a blessée ? Qui ne l’a pas aimée comme elle le méritait ? Qui ne lui a jamais appris à s’aimer elle-même ?
Parce que derrière beaucoup de comportements que l’on juge se cache souvent un enfant qui a manqué d’amour, d’attention, de cadre et de sécurité. Un enfant devenu adulte, qui cherche encore.
Alors, avant de refermer cet article, une question pour vous : qu’est-ce qu’on vous a appris sur l’amour dans votre famille ? Et qu’avez-vous dû désapprendre, seul, une fois devenu adulte ?