Depuis 2014, un chiffre circule sans jamais être vérifié : une femme en couple sur deux aurait un plan B en tête. Sa source est bien plus fragile qu’on ne le croit, mais le phénomène, lui, existe — et il concerne les hommes dans des proportions très proches. Reste à comprendre ce qu’un plan B dit réellement de votre relation.
Il y a cette scène que beaucoup de gens racontent presque mot pour mot. Une dispute ordinaire, à propos de rien : une soirée annulée, une remarque de trop. L’un des deux monte dans les tours. L’autre reste calme. Pas apaisant, pas conciliant : calme. Comme quelqu’un qui regarde la pluie tomber depuis un abri. Et c’est ce calme-là, bien plus que la dispute, qui laisse un goût bizarre pendant plusieurs jours.
De là à imaginer qu’il ou elle a déjà quelqu’un d’autre en tête, il n’y a qu’un pas. Un pas que les réseaux sociaux font franchir tous les jours, chiffres à l’appui. Avant de le franchir à votre tour, il vaut la peine de savoir d’où viennent ces chiffres.
D’où vient vraiment le chiffre « une femme sur deux »
Septembre 2014. Le Daily Mail publie les résultats d’une enquête menée auprès de 1 000 Britanniques en couple ou mariées. La moitié d’entre elles déclarent avoir un plan B : un homme vers qui elles se tourneraient si leur relation s’effondrait. L’information fait le tour du monde en quelques jours, reprise par CBS Philadelphie, Medical Daily ou le Times of India.
Ce que la plupart des reprises ont oublié de préciser : ce sondage a été commandé à OnePoll, une entreprise de sondages commerciaux. Pas un laboratoire de recherche. Pas de protocole publié, pas de relecture par des pairs, un échantillon d’un seul pays et une question posée en ligne à des volontaires. Autrement dit, un chiffre de communication, pas une donnée scientifique.
Sauf qu’il a survécu à sa propre fragilité, et pour une bonne raison. D’autres travaux, indépendants, menés en 2016, 2017 et 2018, retrouvent des ordres de grandeur comparables. Psychology Today rapportait en 2016 que 30 à 50 % des femmes interrogées reconnaissaient avoir un candidat de secours en tête, sans aucune intention concrète de tromper. La nuance est capitale. Avoir un nom qui vous traverse l’esprit quand vous imaginez l’après, ce n’est pas une infidélité. C’est une projection.
Le plan B n’est pas une histoire de femmes
La partie du dossier qui circule beaucoup moins, c’est l’autre moitié. Un sondage YouGov de 2017 place à près de 40 % la proportion d’hommes en couple qui reconnaissent avoir pensé à une autre partenaire en cas d’échec de leur relation, et les estimations disponibles vont de 30 à 50 %. On est dans la même fourchette. Le phénomène n’est pas fabriqué par un sexe et subi par l’autre : il est partagé, à des proportions quasi égales.
Ce qui change, en revanche, c’est le motif. Chez les femmes, le plan B est majoritairement décrit comme une assurance : quelqu’un qui offrirait une sécurité émotionnelle et matérielle si tout s’arrêtait demain. Chez les hommes, il est davantage orienté vers l’opportunité — et il peut coexister avec une relation qui va très bien, ce qui déroute souvent les partenaires quand la conversation a lieu.
La psychologie évolutive a une lecture assez froide de tout ça. Depuis des travaux publiés dès 1997, puis en 2010, elle décrit le backup mate comme une stratégie adaptative présente chez les deux sexes : garder une option ouverte réduit le coût d’une rupture. La théorie du mate switching s’applique symétriquement. On peut trouver cette grille réductrice, elle a au moins le mérite de désamorcer la lecture morale : ce n’est pas un défaut de caractère féminin, c’est un réflexe humain assez banal.
Le profil du plan B, lui, est étonnamment stable. Rarement un inconnu. Le plus souvent un ami de longue date — on parle d’une amitié d’environ sept ans en moyenne —, un ex, ou un collègue. C’est-à-dire quelqu’un que vous connaissez déjà, dont le prénom revient dans les conversations, et qui n’a jamais eu l’air d’un danger.
Petite précision sur les ex, puisque la question revient sans arrêt : un ancien partenaire réapparaît surtout quand la relation passée avait été bonne. Après deux ou trois ans d’une histoire difficile, le retour est peu probable. La nostalgie a besoin de bons souvenirs pour fonctionner.
Pourquoi les vieux signaux ne détectent plus rien
Les listes de « signes qui ne trompent pas » ont un problème : elles datent d’une époque où le téléphone servait encore à parler. Le temps de réponse aux SMS, la façon de retourner l’écran sur la table, un langage corporel « fermé » — en 2025, ces indices ne valent plus grand-chose.
Votre partenaire met trois heures à répondre ? Il a peut-être coupé ses notifications, ou il est dans un mode concentration, ou il a quarante messages non lus dans six applications différentes. Il verrouille son téléphone ? Tout le monde verrouille son téléphone, c’est le réglage par défaut. Ces signaux produisent surtout des faux positifs, et les faux positifs abîment les couples : on se met à surveiller, l’autre le sent, se ferme, et le comportement qu’on redoutait finit par apparaître pour de bon.
Trois indicateurs qui, eux, disent quelque chose
Il existe des repères plus solides. Aucun n’est une preuve, tous méritent d’être regardés ensemble.
Le premier, et de loin le plus fiable : le niveau de satisfaction de la relation. Plus une personne est épanouie dans son couple, moins elle ressent le besoin d’une porte de sortie. Un plan B ne surgit pas du néant, il vient combler un manque. Alors la vraie question n’est pas « est-ce qu’il ou elle pense à quelqu’un d’autre », mais « est-ce qu’il ou elle se sent bien ici ». Vous connaissez déjà la réponse, la plupart du temps. C’est même souvent ce qui vous a poussé à taper cette recherche.
Le deuxième : le degré de transparence. Un partenaire qui parle librement de ses amis, de ses journées, de ses frustrations et de ses agacements ne fabrique pas de zone d’ombre. Prenez le cas — reconstitué à partir de plusieurs situations comparables — d’un couple où l’un des deux mentionne régulièrement un ami proche, mais toujours en passant, jamais avec des détails, et n’a jamais proposé de le présenter en huit ans. Ce n’est pas la relation qui pose problème. C’est la petite bulle d’opacité maintenue autour d’elle. Une amitié dont on peut parler normalement occupe rarement la place d’un plan B.
Le troisième, le plus délicat : la posture émotionnelle. Une personne qui a une alternative en tête est souvent moins inquiète à l’idée de perdre la relation. Plus détachée pendant les conflits, moins pressée de réparer. C’est vrai dans environ 60 à 65 % des cas — ce qui veut dire que dans 30 à 35 % des cas, c’est faux. Certaines personnes sont simplement sûres d’elles. D’autres ont vécu un célibat serein et ne le redoutent pas. D’autres encore ont appris, souvent à leurs dépens, à ne plus paniquer à chaque dispute. Le calme n’est pas un aveu.
L’ennui est le vrai rival
Le scénario le plus fréquent n’a rien de spectaculaire. Un couple s’installe. Les conversations se réduisent à la logistique. Les mêmes disputes reviennent tous les deux mois, avec les mêmes phrases, et se terminent de la même façon : personne ne cède, on passe à autre chose. Rien de dramatique, rien de réparé non plus.
Au bout de deux ou trois ans de ce régime, une personne extérieure — une connaissance de longue date, quelqu’un rencontré par le travail — devient intéressante simplement parce qu’elle est neuve. Elle pose des questions. Elle rit aux mêmes blagues. Elle ne traîne pas la conversation du mois dernier derrière elle. Ce n’est pas une rivale exceptionnelle, c’est juste un contraste.
Voilà ce que dit le mécanisme : le tiers n’entre presque jamais par effraction. Il entre par une porte laissée ouverte par des mois d’ennui et de frustrations non traitées. Et c’est plutôt une bonne nouvelle, parce que cette porte-là, vous pouvez la refermer.
Ce qui protège une relation, concrètement
Pas de surveillance. Fouiller un téléphone n’a jamais sauvé un couple, et vous n’y trouverez au mieux qu’une conversation ambiguë que vous relirez cent fois.
Ce qui marche est plus lent et moins satisfaisant sur le moment. Reprenez d’abord la dispute qui revient toujours, celle que vous connaissez par cœur, et traitez-la une fois pour toutes en dehors du moment de crise : un dimanche matin, sans public, sans téléphone. Vous pouvez ouvrir avec une phrase aussi simple que celle-ci : « Il y a un sujet sur lequel on se dispute depuis deux ans et qu’on n’a jamais réglé. J’aimerais qu’on essaie une bonne fois. » Ensuite, remettez de l’inattendu dans la semaine — pas un grand voyage, une soirée où vous faites quelque chose que vous n’avez jamais fait ensemble. L’ennui se combat par petites doses régulières, pas par grands gestes annuels.
Et si la question du plan B vous ronge vraiment, elle se pose : « Est-ce que tu es heureux avec moi en ce moment ? » Sans accusation, sans nom à faire avouer. La réponse vous apprendra plus que trois semaines d’enquête.
Un mot pour finir, parce que tous les cas ne relèvent pas de cet article. Si la relation est marquée par la peur, le contrôle des déplacements, l’isolement ou l’humiliation répétée, on ne parle plus d’ennui ni de plan B, et aucune conversation du dimanche matin ne suffira : c’est le moment de parler à un professionnel, thérapeute de couple, psychologue ou association spécialisée. Pour tout le reste, retenez surtout ceci : un plan B est un symptôme, rarement une cause. Ce qui se soigne, c’est ce qui l’a rendu utile.