Deux silhouettes au stylo, sept traits entre elles, un coup de ciseaux. La technique des bonshommes allumettes intrigue autant qu’elle agace, et elle repose sur une idée simple : l’attachement n’est pas de l’amour. Voici les sept étapes exactes, les cinq règles, et surtout ce que cet exercice ne fait pas.
Il est vingt-trois heures et vous relisez, pour la quatrième fois, un message que vous n’enverrez pas. La personne à qui vous pensez n’est peut-être plus dans votre vie depuis des mois, parfois des années. Elle occupe pourtant une pièce entière de votre tête, avec le chauffage allumé. Ce n’est pas de l’amour. Ce n’est pas non plus de la haine. C’est un lien.
La technique des bonshommes allumettes, popularisée dans l’espace francophone par Jacques Martel, s’adresse exactement à ça. Deux silhouettes tracées au stylo, des cercles de lumière, sept traits entre elles, un coup de ciseaux. Vu de l’extérieur, c’est un dessin d’enfant. Vu de l’intérieur, c’est un rituel de séparation symbolique, et beaucoup de gens qui n’y croyaient pas du tout en sortent troublés.
Ce qu’on appelle attachement n’est pas de l’amour
C’est la distinction sur laquelle repose toute la méthode, et c’est la plus dérangeante. L’amour laisse l’autre libre. L’attachement, lui, réclame. Il vérifie. Il calcule qui a écrit le dernier message. Selon cette approche, l’attachement ne naît pas de la rencontre : il naît de blessures anciennes, et il pousse à contrôler l’autre, consciemment ou non, pour que la blessure ne se rouvre pas.
D’où viendraient ces blessures ? De ce qu’on n’a pas réussi à accepter entre 0 et 12 ans, dit la méthode. On attirerait, ou on deviendrait, ce qu’on a refusé pendant cette période. Prenez le schéma le plus classique : quelqu’un enchaîne les relations avec des partenaires qui boivent trop. Trois fois. Quatre fois. À chaque nouvelle rencontre, la promesse intérieure que « cette fois, ce sera différent ». Puis le même scénario, avec un autre visage. Tant que la blessure d’origine — un adulte de l’enfance qui buvait, des soirées à guetter le bruit de la porte — n’est pas regardée en face, le profil se répète. Changer de partenaire ne change rien, parce que ce n’est pas le partenaire qui pilote.
Le mécanisme fonctionne aussi dans le sens inverse, et c’est plus vicieux. Imaginez quelqu’un qui vit avec un conjoint qui critique tout : la façon de conduire, de ranger, de parler aux enfants. La lecture proposée est déconcertante : la personne critiquée émettrait en permanence, sans le savoir, une demande de preuve. Prouve-moi que j’ai raison d’avoir mal. Et l’autre, à sa manière maladroite, s’exécute. On peut refuser cette grille, elle a le mérite de rendre la place à celui qui la subit : s’il y participe, il peut agir.
La même logique vaut avec les enfants, et Jacques Martel y met une nuance utile : il y a une différence entre préférer et exiger. Préférer que son fils fasse des études, c’est humain. L’exiger, c’est fabriquer un adulte qui réussira peut-être, et qui sera malheureux.
Pourquoi la technique passe par le papier et pas par la pensée
Les tenants de la méthode avancent deux chiffres, qu’il faut prendre pour ce qu’ils sont — des repères pédagogiques issus du courant du développement personnel, et non des mesures validées par la recherche. Premier chiffre : nos comportements et nos pensées se joueraient à environ 90 % au niveau du subconscient, contre 10 % de conscient. Second : le subconscient retiendrait 90 % de ce qu’on écrit et qu’on visualise. D’où la règle : y penser très fort ne suffit pas. Il faut poser le stylo sur le papier.
S’y ajoute une idée que la méthode emprunte à la visualisation sportive : le cerveau ferait mal la différence entre le réel, l’imaginaire, le virtuel et le symbolique. Il traite l’information comme vraie et ajuste en conséquence. C’est la même intuition qui fait qu’un cauchemar accélère le cœur d’un corps parfaitement immobile. Et c’est ce qui donne son sens au geste central : couper la feuille en deux n’est pas décoratif, c’est le message.
Corollaire moins connu : la peur programmerait sa propre réalisation. Vivre dans la terreur d’être quitté, c’est baigner dans un stress permanent — et une partie de nous chercherait à en finir en faisant arriver l’événement redouté. Cela s’appelle en clair sabotage, et beaucoup de gens le reconnaissent sans avoir besoin qu’on leur explique.
Les bonshommes allumettes : les sept étapes, dans l’ordre exact
L’ordre compte. Il fait partie de la technique au même titre que le dessin. Prenez une feuille, un stylo, une paire de ciseaux, et cinq minutes sans téléphone.
- 1. Dessinez-vous en premier, à gauche. Un bonhomme allumettes : un rond pour la tête, un trait pour le corps, quatre pour les membres. Toujours vous d’abord, toujours à gauche.
- 2. Dessinez l’autre personne à droite. Même bonhomme. Écrivez son prénom et son nom complet en dessous, et votre propre nom sous votre silhouette.
- 3. Entourez-vous d’un cercle de lumière, avec de petits rayons qui partent vers l’extérieur.
- 4. Entourez l’autre du même cercle de lumière, rayons compris. Personne n’est traité moins bien que l’autre : c’est la condition d’entrée.
- 5. Tracez un grand cercle de lumière autour des deux, qui englobe l’ensemble.
- 6. Tracez exactement sept lignes d’attachement entre les deux silhouettes. Sept, ni six ni huit : elles correspondent, dans le référentiel de la méthode, aux sept centres d’énergie principaux.
- 7. Coupez la feuille entre les deux personnages, avec les ciseaux, en tranchant les sept lignes.
Ensuite ? Rien. La feuille coupée n’a plus aucune utilité, on peut la jeter. Elle a servi de papier carbone pour le subconscient, rien de plus. On ne la garde pas, on ne la relit pas, on n’en fait pas un totem.
Cinq règles sans lesquelles ça ne tient pas
La méthode tient en cinq consignes, et la première est aussi la plus exigeante : vouloir le meilleur pour soi et pour l’autre. Pas « qu’il souffre enfin ». Pas « qu’elle comprenne ce qu’elle m’a fait ». Si l’intention est de nuire, l’exercice n’est plus un exercice de libération, c’est une rumination avec des ciseaux.
Les quatre autres : faire l’exercice par écrit, respecter les sept étapes dans l’ordre, se dessiner toujours en premier et à gauche, tracer exactement sept lignes. On peut recommencer autant de fois qu’on en ressent le besoin, il n’y a pas de quota. Certains le refont chaque semaine pendant un mois, d’autres une seule fois.
Une interdiction, en revanche, est formulée sans ambiguïté : ne jamais faire la technique pour deux autres personnes en s’excluant du dessin. Intervenir dans la relation entre son fils et sa belle-fille, entre deux amis qui se déchirent, relève de ce que Jacques Martel appelle la magie blanche — agir sur autrui sans son accord — et cela se paie toujours. Si le lien vous concerne, dessinez-vous dedans. Sinon, abstenez-vous.
Dernière variante utile : la technique ne s’applique pas qu’aux personnes. Un contrat qui traîne, une maison qu’on n’arrive pas à vendre, un emploi qu’on n’arrive pas à quitter, des vacances qui angoissent : on remplace le bonhomme par un simple rectangle et on écrit dedans de quoi il s’agit. Elle fonctionne aussi entre soi et un groupe entier — une famille, une équipe, un ancien milieu.
Couper le lien ne coupe pas la relation
C’est le contresens le plus fréquent, et il arrête beaucoup de gens sur le seuil : « si je coupe, je le perds ». Non. Ce qu’on tranche, c’est la dépendance — le besoin de contrôler, de vérifier, d’obtenir réparation. Une fois ce fil coupé, il reste plus de place pour ce qui n’est pas de l’attachement. Parfois beaucoup plus.
Il circule, chez les praticiens, des récits de retrouvailles spectaculaires. En voici un, reconstruit à partir de plusieurs situations et volontairement rendu méconnaissable : quelqu’un n’a plus aucun contact avec un enfant devenu adulte depuis près de trois ans, sans jamais avoir compris ce qui s’était cassé. Après avoir fait l’exercice, moins pour provoquer un retour que pour cesser d’attendre, un message arrive quelques semaines plus tard. Trois lignes, banales. Puis un café. Puis, lentement, une relation reconstruite sur d’autres bases.
Honnêtement : rien ne prouve que le dessin ait causé ce message. Ce qu’on peut dire, c’est que la personne qui a lâché l’attente ne se comporte plus pareil — elle n’envoie plus de messages de reproche déguisés, elle ne fait plus passer l’information par la famille, elle respire autrement au téléphone. Et ça, l’autre le perçoit. Quand quelqu’un se libère de ses blessures, il rayonne différemment et attire d’autres personnes : formulé sans vocabulaire ésotérique, cela veut simplement dire qu’on cesse d’émettre le signal qui attirait toujours le même profil.
Une autre situation, également composite, éclaire ce point. Un couple au bord de la rupture après une infidélité finit par découvrir, en en parlant vraiment, que les deux étaient infidèles à eux-mêmes depuis longtemps — l’un en taisant une fatigue qu’il jugeait illégitime, l’autre en acceptant une vie qu’il n’avait jamais choisie. L’infidélité envers l’autre avait commencé par une infidélité envers soi. Cela n’excuse rien et ne répartit pas les torts. Cela déplace la question.
Dernier point, contre-intuitif : la méthode conseille de faire la technique même quand tout va bien. Des blessures peuvent dormir des années et se réveiller au premier événement déclencheur — un déménagement, un décès, la naissance d’un enfant. Autant ne pas attendre l’incendie pour vérifier les détecteurs.
Ce que cet exercice ne remplace pas
Soyons clairs, parce que le sujet le mérite. Aucune étude clinique ne valide la technique des bonshommes allumettes. Ce qu’elle a pour elle, c’est d’être gratuite, rapide, sans effet secondaire connu, et de faire poser un geste concret là où l’on tourne en rond mentalement. Cela ressemble beaucoup à ce que les psychologues appellent un rituel de deuil : un acte symbolique qui aide à conclure ce que la tête n’arrive pas à conclure toute seule.
Mais un dessin ne soigne pas une dépression, ne protège de personne et ne fait pas sortir d’une emprise. Si vous vivez de la violence, physique ou psychologique, si vous avez peur chez vous, si vous ne dormez plus, l’outil approprié n’est pas une feuille et des ciseaux : c’est un professionnel, un médecin, et en France le 3919 pour les violences conjugales. Aucune méthode, y compris celle-ci, ne devrait vous promettre un résultat.
Reste une phrase de la méthode qui vaut indépendamment du reste, et qui explique peut-être son succès. Être responsable de ses programmations, ce n’est pas être coupable de ce qui nous est arrivé : c’est disposer du pouvoir de le changer. La différence entre les deux mots tient une vie entière. Et la pire des prisons est bien celle qu’on construit soi-même — celle-là, au moins, on a les clés.